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Photo
de Raphaël Meyssan
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Avec
le spectacle "Entre terre et ciel", de Jacques
Fargearel, nous découvrons avec émotion une
danse contemporaine colorée créée par
la rencontre de trois enfants et deux adultes professionnels.
Ici les enfants ne jouent pas un rôle, ne sont pas
les amusants et futiles lutins d'une histoire jouée
par des adultes. Leur personnalité habite leur gestuel.
Ils envahissent le plateau de leur présence, de leur
spontanéité et de leur simplicité.
Jamais leurs mouvements ne sont superflus. Simplement, ils
habitent l'espace avec plaisir. La danse qu'ils nous offrent
est vive, colorée, ludique, sans bavardages. Ce qui
est remarquable si l'on considère la gestuelle des
adultes, beaucoup plus volubile et parfois inutile. Les
danseurs professionnels semblent pris dans leur histoire
(technique) de danse. Leurs corps n'ont pas le même
passé : les enfants portent bien plus de fraîcheur.
Cependant
les adultes sont une présence indispensable
à la pièce puisque celle-ci explore les relations
adultes-enfants au travers du thème du jeu. Pour
ce faire, ils semblent s'être donnés des règles
du jeu"... Au début de la pièce, par exemple,
deux adultes et un enfant forment un trio à la construction
aléatoire, sur une table. Le trio se compose au fur
et à mesure en suivant une règle : chercher
à prendre la place de l'autre en s'aidant de son
chemin (comme on peut le faire au jeu de Dame Chinoise ).
Une autre fois les danseurs doivent jouer des espaces laissés
libres par l'autre pour passer. Il y a ici un engagement
certain du corps qui s'accapare un espace existant seulement
parce que l'autre l'a voulu de sa danse. La relation à
l'autre se joue intensément dans ces simples instants.
Elle n'est jamais dramatique mais toujours ludique.
Des
relations qui peuvent se créer entre adulte et enfant,
la chorégraphie montre des liens familiaux. Les danseurs
sont complices comme des parents et leurs enfants. Cette
complicité soude leurs différentes façons
de danser. Cela ne signifie pas que leurs gestuelles sont
homogènes, mais simplement qu'ils dansent ensembles.
Ceci donne par ailleurs au spectateur le sentiment d'être
à l'écart : ce qui se passe sur scène
unit profondément les danseurs et leurs regards en
oublient le public. Cette impression est renforcée
par les sourires qu'ils s'échangent. Mais, paradoxalement,
même si ces sourires ne nous sont pas adressés,
la danse n'en devient que plus chaleureuse et surprenante,
(si nous considérons la tendance de la danse contemporaine
à neutraliser l'expression du visage). Il ne faut
pas oublier que la pièce explore le thème
du jeu.
| "Les enfants
mènent la danse. La chorégraphie concentre
son attention autour d'eux. Se sont leurs actes qui
nous importent : ils colorent l'air." |
Les
rapports s'expriment aussi souvent par
des jeux d'influences : il s'agit de se faire danser. Ainsi
Camille indique à Serge d'où doit partir le
mouvement. Elle pousse, tire le genoux, la hanche, le bras.
Un dialogue gestuel s'instaure. La danse de l'une cherche
la réaction de l'autre. Ce jeu crée alors
des attentes tendues vers l'autre, un langage aussi, puisque
la danse s'invente et se réinvente dans l'échange.
Ce langage est au bout du compte beaucoup plus souvent mené
par les enfants : ils mènent la danse. Ils sont libres
dans leurs gestes et prennent souvent l'initiative du mouvement.
La chorégraphie concentre son attention autour d'eux.
Se sont leurs actes qui nous importent : ils colorent l'air.
La
danse se construit donc par rapport à l'autre,
son regard, son corps, l'espace qu'il crée et qu'il
habite. Elle existe dans l'altérité. L'enjeu
est d'importance puisqu'il explore la question de notre
construction d'être humain. Qu'est-ce qui se trame,
s'instaure dans la relation ? Et plus précisément
dans la danse : comment vivent nos gestes porteurs de notre
personnalité, de notre âge, de nos envies,
de nos peurs...
Le
spectacle explore ces questionnements
sans donner de réponse, mais c'est à nous
d'écouter ce que peut nous dire la danse. Lors de
la rencontre organisé après la représentation,
les enfants présents demandèrent à
Jacques Fargearel : "qu'est-ce que ça raconte ? "
Il répondit : "Moi je voudrais savoir qu'est-ce que
ça vous a raconté ? " Les réponses
des enfants fusèrent, chacun apportant son univers
de sens... "Ca m'a parlé d'une famille. Il a plut
sur elle. Il y avait de l'eau dans la maison et un vent
violent", "quand les parents voulaient être ensembles,
il y avait toujours un enfant dans leurs pattes", "un enfant
et un adulte se disputaient en faisant de drôles de
bruits"...
La
danse nous parle en partie de notre propre univers,
de celui que nous nous construisons et par lequel nous regardons.
Car le chorégraphe n'a pas raconté une histoire.
Pourtant, pour chacun des enfants qui se sont exprimés,
la danse leur raconté une histoire, peut-être
leur histoire. Et je suis certaine que la danse des enfants
continuera à vivre longtemps dans leur souvenir,
et qui sait, dans leurs corps, comme elle vit en moi.
Sophie Berrué
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