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Quel être
femme peut oser affirmer sa révolte dans
la quête de la transcendance en faisant siennes
les projections qui lui en dénient le droit ?
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Parce
qu'étant femme, planent sur elle des soupçons
de dissimulation et d'instabilité psychologique.
Ne nous a-t-on pas déjà tant insinué
que femme est perverse, que sa langue est menteuse, que
faute d'user de la force elle use de la ruse, et que faute
de savoir convaincre elle persuade ? Ne nous a-t-on pas
déjà tant insinué que la femme est
une folle en puissance, que son esprit est peu apte à
distinguer le réel de l'imaginaire, que "madame
Bovary, c'est nous" ? Et par le choix de vie qu'elle fait,
par ce choix de consacrer sa vie à l'illusion,
la comédienne est une des figures féminines
les plus propres à cristalliser ces fantasmes,
issus de la construction historique d'une "nature" féminine
incarnant à la fois Beauté et mystification.
La
construction de ce modèle est si ancienne,
elle se confond tant à la pensée de Saint
Augustin, stigmatisant le théâtre, en tant
qu'art d'imitation, comme blasphématoire par son
aspect démiurgique et son usage du travestissement
– symbolique remise en cause de la Création – que
certaines comédiennes se reconnaissent dans ce
personnage "contre nature", allant jusqu'à bâtir
leur reconnaissance sociale sur une fausse marginalité
– fausse parce que conforme aux préjugés
idéologiques que presque tous partagent, et à
se faire identité d'identités brillantes,
permettant de concilier par le refus et le mensonge la
non acceptation à la fois de son sexe et de son
engagement artistique. Un tel refus de soi, paradoxalement
pensé comme accomplissement de son être profond,
ne peut mener le sujet ni à une réelle transcendance
créatrice, ni à un "moi" véritablement
serein.
Et
si le malaise provenait de conceptions fausses ?
Que la "nature" féminine soit une construction
culturelle historique, Simone de Beauvoir et les
historiennes féministes l'ont assez démontré
pour qu'il soit inutile de le développer à
nouveau, et les femmes disposent à présent
d'outils intellectuels leur permettant de déconstruire
ces représentations. Que l'Art théâtral
ne soit pas illusion pure mais procède uniquement
de la Sincérité semble déjà
moins évident. Et pourtant, comment définir
l'Art autrement que par un engagement sincère et
total du créateur ?
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Si je croyais
aimer avec le cœur, j'aime désormais du nombril,
d'une vibration intense, personnelle, si sincère
et immense à présent.
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Grotowski
opère une distinction entre "l'acteur saint" et
"l'acteur prostitué". "L'acteur prostitué"
se situe dans la fabrication d'une émotion à
partir de représentations de celle ci, se refusant
ainsi l'accès à la création, puisqu'il
se contente de retransmettre l'Idée de l'émotion,
issue d'un consensus social sur son expression. "L'acteur
prostitué" est tout au plus une courroie de transmission,
un catalyseur, ce qui ne lui confère ni la distinction
d'artiste, ni, ce qui est bien plus problématique,
la dignité de sujet, défini comme conscience
subjective. "L'acteur saint", à l'inverse, n'incarne
pas de personnage, ne s'oublie pas à son profit,
ne se fait pas prendre
par lui. Il explore, par des exercices basés sur
les sensations corporelles et la maîtrise du souffle,
les processus de formation des émotions qui lui
sont propres et les régions corporelles qui en
sont le siège. "L'acteur saint", pour devenir sujet
créateur capable de susciter des émotions
sincères doit partir à la découverte
de ses sensations vraies, rompant avec les émotions
communes et illusoires qu'il a intégrés
dans un processus d'adaptation à une norme des
"symptômes" de l'émotion considérée,
qui déplace le centre corporel de gestation du
sentiment d'un lieu vrai et personnel situé dans
un fragment de peau du sujet, dans la contraction d'un
muscle, dans la naissance d'un souffle vers un lieu commun,
insincère car étranger et non objectivé
comme tel, et trop souvent intellectuel.
C'est
par cette exploration de son être chair sensible
que le (la) comédien(ne) peut accomplir cette transcendance
créatrice de l'échange sincère de
l'émotion entre scène et salle. Et si cette
libération est fondamentale pour le comédien,
elle l'est plus encore pour la comédienne du fait
des tabous qui pèsent sur le corps féminin,
et des difficultés que connaît de ce fait
la femme intellectuelle à se penser aussi comme
corps, et surtout comme tout.
Elle
fait l'objet d'un choix de vie, d'une implication totale,
où la recherche de la contingence du moi rejoint
celle de l'universelle sincérité de l'échange
humain, concrétisé dans ce qu'il me coûte
à présent de nommer la "représentation
" théâtrale.
Sophie Canillac
Dessins de Sophie Berrué