Art mexicain :
construction et déconstruction de l'identité nationale


Le tournant révolutionnaire :
vers l'Amérique et l'indinanité

Peinture de Diego Rivera
Peinture de Diego Rivera

La révolution, qui débute en 1910 , constitue un tournant majeur dans l’attitude des artistes et dans leurs orientations artistiques. En effet, certains s’engagent dans la lutte armée. Plus généralement, la révolution entraîne une prise de conscience de la richesse culturelle mexicaine et la (re)découverte de " l’indianité ". Diego Alfaro Siqueiros, Diego Rivera, Frida Kahlo, José Clémente Orozco inaugurent un art militant prônant l’espoir que porte la révolution. Ils cherchent dans leurs tableaux et leurs fresques murales à exalter la singularité culturelle du Mexique contre l’uniformisation de l’internationalisation, et principalement contre l’influence française. En 1910, Ateneo De la Juventad écrit " son intention de libérer le Mexique intellectuel et artistique d’une influence devenue, avec le modernisme, puis le positivisme, trop exclusivement française. Il fallait tout à la fois entr’ouvrir le carcan, réhabiliter les valeurs authentiques du glorieux passé mexicain, méditer sur le sort qui le liait aux autres nations américaines ". Il exprime ici clairement la mutation qu’opère la révolution dans la représentation que le Mexique se fait de lui même : il ne se sent plus appartenir à l’ensemble des nations modernes européennes, mais à l’espace américain, tout en prenant conscience de sa spécificité culturelle axée à la fois sur le passé précolombien redécouvert, et sur les idéaux contemporains de la révolution.

A partir de 1922, l’Etat, stabilisé, lance un grand mouvement de commandes de gigantesques peintures murales, finançant ainsi le mouvement muraliste, qui reste dominant jusque dans les années 70 (1 300 commandes environ entre 1922 et 1969). La mise en place d’un art monumental public correspond métaphoriquement aux idéaux de la révolution : " nous condamnons la peinture dite ‘de chevalet’ et tout l’art des cercles ultra-intellectuels parce qu’ils sont aristocratiques, et glorifions l’expression de l’art monumental parce qu’il est propriété publique " déclare Siqueiros. Cette forme artistique contribue à fonder les représentations de la nation mexicaine qui permettent le sentiment national des mexicains, leur conscience d’attachement national autour de deux thèmes fédérateurs : la tradition précolombienne et la lutte des classes marxiste. Dans la fresque consacrée à la distribution des ejidos, Diego Rivera illustre cette double composante de l’identité mexicaine, la révolution et la réforme agraire par le thème choisi, l’indianité par le mode de représentation : il fait le choix de l’absence de perspective, des figures massives et raides caractéristique de l’art maya et aztèque.

Diego Rivera illustre cette double composante de l’identité mexicaine, la révolution et la réforme agraire. Il fait le choix de l’absence de perspective, des figures massives et raides caractéristique de l’art maya et aztèque

Jusqu’à la fin des années 40, l’essentiel de l’art mexicain réside dans le muralisme officiel affirmant l’identité nationale –nationaliste – du Mexique. A la fin des années 40, le changement de conjoncture historique et économique par la relative réouverture du Mexique aux investissements étrangers, l’arrivée des intellectuels espagnols fuyant la dictature (Vincente Rojo, Enrique Climent, Antonio Pelaez, Remedios Varo, José et Kati Horna), ainsi que l’émergence d’un marché de l’art permettent l’ouverture des artistes mexicains aux courants nouveaux, rebutés par la rigidité du muralisme. Certains artistes se tournent de nouveau vers l’Europe, et principalement la France, ainsi que vers les Etats Unis.

A la fin des années 40, les artistes mexicains se remettent à voyager, à étudier et à s’installer en Europe (Paris, Rome, Madrid). Après la seconde guerre mondiale, l’influence croissante des Etats Unis au niveau mondial tant sur le plan économique qu’intellectuel, renforcée au Mexique par la proximité géographique, pousse les étudiants à s’installer de l’autre côté de la frontière nord. En 1938, le voyage d’André Breton à Mexico permet au surréalisme de s’y implanter . Il s’opère alors une prise de distance entre les orientations officielles du gouvernement en matière d’art et les productions de la scène artistique mexicaine.

Ainsi, dès la fin des années 50, le gouvernement mexicain infléchit sa politique artistique : toujours fidèle au muralisme, il décide de soutenir l’abstraction, dans le souci de présenter du Mexique une image modernisée sur la scène internationale, afin d’y accroître le prestige du Mexique.

Peinture de Frida Kahlo
Peinture de Frida Kahlo

Durant cette période, l’exil des artistes mexicains en Europe ne relève pas du même processus idéologique que l’afranciamento du siècle précédent. En effet , l’éloignement permet à la plupart d’entre eux de réinterroger leur identité mexicaine. Le néo-mexicanisme des années 80 tente d’allier modernité et universalité au renforcement de leur conscience d’appartenance à un espace singulier et national. Le travail des artistes néo-mexicains des années 80 consiste à interroger leur " mexicanité " pour reconstruire une identité mexicaine débarrassée de ses mythes. José de la Garza exprime cette position dans une interview donnée à Christine Frérot à propos de son séjour à Paris : " Le rejet du Mexique du début de mon séjour se transformera peu à peu et je commencerai à trouver ma voie, mon espace, en découvrant un autre Mexique que celui que m’avait imposé et enseigné mon enfance ". De même, Arturo Guerrero : " Nous avons senti au fur et à mesure de cette expérience que nous nous universalisions, en assimilant d’autres points de vue, en les partageant, et nous avons en même temps constaté que la culture mexicaine a une forme spécifique, une personnalité propre et que nous renforcions nos particularismes et nous introduisions dans notre culture de façon plus intense […]. Ce que nous avons développé grâce au séjour parisien c’est un nouveau dialogue de ce qui est mexicain depuis notre retour. Quelque chose a changé en terme d’intensité, c’est beaucoup plus fort, plus philosophique. En retrouvant l’iconographie mexicaine, on met beaucoup plus en relation ce qui est mexicain avec le destin de l’humanité, avec la vie ou avec la mort, avec le sens des plaisirs ou du malheur ".

Ainsi, le néo-mexicanisme perçoit le Mexique comme élément dissemblable bien qu’intimement lié à l’universel, une nation-individu douée d’une essence propre bien que partie intégrante du système monde. Il recherche une expression artistique typiquement mexicaine par l’utilisation de symboles purement mexicains, tels la vierge de Guadalupe, les piments, les cactus, les volcans, dans des toiles de grande dimension aux couleurs vives, afin d’exprimer l’éternel de la mexicanité, la constance de la culture mexicaine des origines précolombiennes au temps présent. Cette pensée trouve son écho dans la politique culturelle mexicaine des années 80, dont le meilleur exemple est l’exposition " Mexico esplandores de treinta siglos " désirant montrer la continuité culturelle du Mexique du précolombien à Tamayo (peintre abstrait).

 

Introduction
Le Mexique moderne et l'Europe
Le tournant révolutionnaire : vers l'Amérique et l'indinanité
La rupture des années 90 : le territoire en question
L'identité et l'espace national
Bibliographie

 
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La guerre oubliée

Art mexicain
Construction et déconstruction de l'identité nationale

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Les indiens restent "mineurs"

 

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