|

Dessin
d'Anne Terrien
|
 |
Il
ne faudrait pas s'imaginer que ce film-pamphlet,
ce film-manifeste de la réalité sociale américaine
est une "météorite dans le ciel du cinéma
américain", bien au contraire. Citons en vrac les
documentaires Atomic Café (agencement d'images
d'archive sur la propagande nucléaire dans les 50's
aux USA), Roger and I (Détroit, ville des
Ford, General Motors et autres, qui meurt à petit
feu car les ouvriers y sont plus chers qu'au Mexique), les
fictions Safe, The Ice Storm, American Beauty ou
même Fight Club pour parler des récents…
Sans
remettre en cause l'intégrité de leurs auteurs,
ni la qualité des films, je voudrais évoquer
un phénomène qui m'inquiète presque
au plus haut point : l'institutionnalisation de la
critique du système.
Si
les arguments propagandistes martelés
par le gouvernement américain à l'aube des
années cinquante nous paraissent maintenant bien
naïfs, qu'en est-il de ceux qu'ils utilisent
aujourd'hui ?
Il
semblerait que le spectateur moyen – et donc, le consommateur
lambda – soit dorénavant plus au fait
des manipulations dont il est l'objet. Une sorte de crise
existentielle a saisi le yuppie américain,
celui du livre American Psycho, celui de Fight
Club : il semblerait que chaque golden boy soit un Meursault
en puissance, un homme déréalisé, vidé
de sa substance vitale, de sa raison de vivre…
Cette
crise de conscience n'avait qu'un support d'expression
possible, au sein de la plus grande démocratie
libérale : la création d'une nouvelle demande
!
L'offre
s'est vite mise en place : "nous allons
vous montrer la réalité, puisque c'est ce
que vous voulez, nous allons orchestrer un formidable mea
culpa. Votre vie est pourrie, votre manque de culture
est insondable, vous passez à côté des
choses vraies, vous n'avez plus d'idéaux, et tout
ça c'est la faute à personne, c'est la faute
au système… Et maintenant que l'abcès est
crevé, repartons de nouvelles bases !"
Les
coups de gueule d'un Moore, d'un Wiseman
n'ont que peu de poids face aux déclamations passionnées,
poignantes et vraies de ces dilettantes du film à
thèse que sont les Stone, Spielberg, Costner et autres.
| Le sujet est banalisé,
pasteurisé, rongés par les sucs gastriques
de cette grande machine à bouffer d'Industrie
Hollywoodienne |
Danse
avec les loups,
premier film à prendre le parti des Indiens face
aux exactions racistes des Blancs ? Faux
! Ignoble mensonge ! C'est le premier film de grande
consommation qui aborde le sujet depuis qu'on ne dit
plus Indiens, mais Native Americans… Conséquence
? Le sujet est banalisé, pasteurisé, rongés
par les sucs gastriques de cette grande machine à
bouffer d'Industrie Hollywoodienne. Ce phénomène
n'est évidemment pas nouveau, c'est le "politiquement
correct", qui se dépêche d'absorber tout discours
critique pourvu qu'il sonne vrai : il est la matérialisation
catastrophique de "l'inaliénable" droit à
la libre expression de chacun… Pauvre Michael Moore ! J'entends
penser les critiques, mâchouillant le bout de leurs
stylos avant de jeter fiévreusement un de ces avis
bien sentis sur son film, "un sujet brûlant
d'actualité", "la face cachée de l'Amérique",
"un film coup de poing qui nous va droit au cœur", "un portrait
sans concessions"…
Ce
même phénomène englobe le mouvement
grunge/destroy que récupèrent
Nike, Sprite ou Playstation, les Nirvana,
Clerks, South Park ou Mars Attacks, qu'on
aurait tort d'interpréter comme des alternatives
à la pensée unique : ils participent de la
cohérence d'un discours mondialisant s'adressant
à toutes les couches de population, les ados en crise,
les quadragénaires en crise, les rasta, les new-age…
Les
films d'Oliver Stone sont une gigantesque mascarade,
"l'Histoire racontée aux plus petits", comme le Schindler
de Spielberg, ou les pubs Benetton. L'argument social ou
politique est un outil commercial de plus… Pas besoin de
traverser l'océan pour le voir : que dire de cette
mouvance hexagonale, qui arrache à la montagne "Sociale"
tout ce qu'elle peut récupérer de son précieux
filon ? La Haine, La vie rêvée des anges,
Rosetta… (Encore une fois, je ne critique ni les films
ni leurs auteurs, c'est sur les logiques de production,
d'exploitation, de distribution que se déverse mon
fiel !)
Il
est aujourd'hui primordial de constater qu'un discours est
desservi par son support : tout support
de grande consommation est uniformisant ; on peut tirer
700 copies d'un film, 500.000 exemplaires
d'un livre, faire une campagne d'affichage sur la France
entière… Comment prétendre sérieusement
qu'on réfléchit sur la vie, qu'on "prend conscience
de", en lisant les annonces publicitaires d'une marque de
fringues ou en payant 50 balles pour s'asseoir dans un fauteuil
?
Je
refuse de payer pour entendre des idées.
Ou
alors, il faut en appeler à la conscience individuelle,
et revendiquer la nécessité d'une consommation
militante. Après tout, notre plus petit dénominateur
commun, c'est elle…
|