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Dessin
d'Anne Terrien
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Au
19ème siècle les Etats-Unis, jeune nation
qui n'a pas connu la féodalité
et qui n'a connu la monarchie que partiellement, paressent
comme la lueur d'un changement à venir. De Tocqueville
à Marx, l'Amérique au singulier, en excluant
les latins et en effleurant les Canadiens apparaît
comme un rêve. Marx et Engels pensent que la révolution
socialiste se fera là bas, car le mouvement ouvrier
américain est plus dynamique que celui du vieux continent.
D'où la raison pour laquelle le siège de l'internationale
fut établie outre Atlantique, dans le pays où
le 1er Mai fut décrété comme la journée
internationale des travailleurs, après la mort de
4 ouvriers à Chicago. Chez Tocqueville, l'Amérique
c'est la démocratie et on voit à travers ces
deux exemples antinomiques l'engouement et les attentes
de l'intelligentsia et des penseurs continentaux des Etats-Unis
d'Amérique. puis ce fut la 1ère guerre, la
2ème et le rêve américain avec ses GI
marins et chewing-gum, cola, chocolat, Ford intégrait
nos rêves d'enfants pauvres d'un continent millénaire,
où l'ascension sociale était depuis longtemps
chose peu probable sans révolte. Là-bas les
mendiants devinaient millionnaires du jour au lendemain,
ici ils ne remplissaient que les fosses communes. S'il nous
fallait dire où se trouvait le paradis, nous aurions
dit avant la vision de The Big One le pays de l'oncle Sam,
de Mickey, de Bill Gates, de la liberté religieuse
; Ce pays où la croissance économique est
ininterrompue. Pays dans lequel au hit-parade des rêves,
le rêve américain comme un tube utopique et
éternel garde la 1ère place : Marié
deux enfants, Ford Mustang, , hamburger, jean et coca
à volonté, le tout unifié par une solide
culture de libre échangisme et d'une unité
nationale basée sur une idéologie économique.
Le
film de Michael Moore est de ces films qui ne passent que
dans une seule salle après 2 semaines de vision,
dans les démocraties parlementaires basées
sur une conception capitaliste de l'économie. Allant
de ce pas défier et mettre à mal cette conception
qui en elle est si libérale, tant qu'il y a offre
et demande tout peut exister, le marché est transparent
et n'est que le reflet de la liberté individuelle.
Pourtant The Big One traduit Le géant
ne passe que dans une petite salle juste au centre d'une
capitale, qui se dit culturelle, de surcroît intelligente
et humaniste. Ce film n'est non pas censuré par la
demande, mais par le marché au bout de quelques semaines
de vision, la demande se hisse clandestinement dans une
salle pour y découvrir le Cauchemar américain.
D'une
ville à une autre (une cinquantaine) un homme, loin
des clichés existants, ressemblant
plus à un laid qu'à ses hommes prototypés
héros de la planète, proposés à
la consommation mondiale, mettant en scène sexes
symboles et belles voitures italiennes, rebelles beaux au
physique de rêve, comme le rêve américain,
nous fait découvrir un pays injuste dans lequel nos
stars de Rocky, Rambo, Alerte à Malibu ne
constituent qu'une majorité de 0,01%, où la
peur sociale est plus grande qu'ici. Michael Moore, à
l'image de son film, donne une image peu habituelle de ce
pays ou les femmes sont belles à croquer et les hommes
beaux comme Narcisse. Il nous propose, non pas les palaces
de Beverley Hills, mais le décor insolite
d'une Amérique démesurée et d'un salariat
traqué à l'extrême par le patronat.
Plus qu'une caricature sociale c'est la réalité
qui ressort de ce film fort et beau. Michael Moore nous
montre sans clichés politiques, un pays dans lequel
les bénéfices réalisés par les
salariés sont fatals à l'emploi, à
ceux qui ont rendu l'entreprise compétitive, qui
observent impassiblement leur travail se décentraliser
dans un pays où le salaire mensuel est égal
à leur salaire journalier.
| Ce film n'est non
pas censuré par la demande, mais par le marché
au bout de quelques semaines de vision, la demande
se hisse clandestinement dans une salle pour y découvrir
le Cauchemar américain |
Tout
au long de ce reportage cinématographique
le libéralisme et ses lacunes sont décrits
sans tricherie. On voit à travers les différents
plans des salariés entrain de pleurer, de se lamenter
sur leur licenciement et de se rendre compte une fois l'apocalypse
arrivée, qu'ils devaient se syndiquer.
Se
syndiquer est un autre problème chez l'empire du
bien, du bon, de R. Reagan et de Marilyne Monroe.
Des salariés de la maison d'édition de Michael
Moore se réunissent en cachette, comme du temps des
premiers communistes, des premiers syndicalistes en Europe
au 19ème siècle, car leur Boss
comme on le dit si bien là-bas les fait surveiller
jour et nuit. Ils se cachent pour pouvoir vivre avec un
minimum de droits, ils le disent, " nous ne voulons pas
14, 10, mais 7 dollars de la journée pour ne pas
travailler dans un second travail ". Cette scène
de la réunion clandestine, bouleverse tout en nous
et les images de la France occupée, de l'Italie fascisée,
de l'Espagne en guerre contre Franco, avec ces résistants
qui pour sauver l'humanité de la honte se cachent
dans caves et maquis nous reviennent et se confondent avec
le film. Ici les travailleurs se cachent pour mieux s'organiser
et ne pas vivre comme des serfs dans le pays de la démocratie
monétaire.
Jamais
depuis sa prononciation et son application des temps antiques
à nos jours ce concept n'avait
été aussi mal employé, si Tocqueville
entendait cela, il serait étourdi de douleur sous
sa pierre tombale. Car aux Etats-Unis la démocratie
se caractérise par 150 milliards de dollars de subventions
aux entreprises privées, par 5 dollars de l'heure
au salariés et par un taux d'abstention record aux
élections.
Tout
au long du film la théorie sociale est omniprésente,
la chute du socialisme aussi. Comme le dit Michael Moore
un empire s'est écroulé, un autre survit et
dans ce dernier existe l'injustice sociale, tout comme dans
le premier l'effritement d'une liberté humaine si
nécessaire à la justesse d'une égalité
entre les hommes. L'armée de réserve, une
paye servant à financer les besoins primaires du
salarié, le capitalisme monopoliste, la classe ouvrière,
patron, le profit ne sont pas caricaturés à
l'extrême, mais nous apparaissent comme une réalité
décrite dans Das Kapital et montrée
dans The Big One. Le film est une sorte de Germinal
avec une absence de taille : la conscience de lutter à
l'image de ces salariés de Pug Day, qui n'ont
jamais fait grève. On se demande s'ils avaient peur
de commettre un péché ou s'ils se prônaient
intouchables. Toute cette justice sociale à l'Américaine
est dans ce film.
The
Big One
est la preuve que les Etats-Unis ont aussi des citoyens
qui ont peur d'être licenciés, comme chez nous.
Ainsi tout au long de son existence que ça soit au
19ème ou au 20ème siècle,
que ça soit à New York ou à Auxerre,
le capitalisme est resté le même : L'atteinte
par tous les moyens d'un profit optimal.
Ce
film est un sérieux coup de massue contre l'idée
faite des Etats-Unis. Jusqu'à lui
nous ne connaissions pas la forme du pain que les Américains
mangeaient et la réaction du citoyen salarié
face à l'avenir proche, pour le gaz, l'électricité,
le loyer et l'avenir lointain, pour la vie, les enfants
et la retraite. Car tout au long d'un cinéma au service
d'un anti-communisme infantile, plein d'effets spéciaux,
le pain et les travailleurs américains n'avaient
pu trouver une place dans les différents plans que
la caméra enregistrait dans le décor préfabriqué
d'une colline hollywoodienne. Ils n'étaient pas assez
cinématographiques, avec Michael Moore la force de
travail fait surface avec sa souffrance et sa réalité,
pourtant le pain reste encore un mystère.
Michael
Moore ne touche pas qu'un seul sujet, il parle
du terrorisme politique et du terrorisme économique,
à la fin du compte la même chose l'assassinat,
l'un immédiat l'autre différé dans
le temps et dans l'espace. il parle du tiers monde et de
ces salariés qui travaillent pour 40 cents dans l'Asie
du sud-est, du travail des enfants et explique la place
ravageuse du libre échangisme et de la mondialisation
dans tout ceci.
La
sortie du film avait enthousiasmé l'ensemble de la
critique hexagonale, au-delà d'une condamnation
du capitalisme comme système économique à
la tête duquel se trouve la "World Company", les critiques
assez fâcheusement se vengeaient par une poussée
de fièvre juvénile chauvine envers l'impérialisme
américain. Ils disaient en résumé "
les USA c'est coca, caca, pas beau ! ", sans penser qu'ici
sous leur nez Michelin annonçait le licenciement
de 7 500 salariés (pour mieux plus compétitive
et plaire à ses actionnaires) et ils avaient oublié
d'envoyer un Michael Moore local pour offrir le diplôme
du meilleur casseur de job de l'année à Bibendum!
The
Big One
est à la fois un film comique, dur et lourd de contenu
: d'un côté les Etats-Unis de coca-cola, Mc
Do; de l'autre des milliers de salariés précaires,
sans couverture sociale, licenciés sans préavis,
victimes d'une globalisation sauvage et d'une flexibilité
sans prise en compte de la personne humaine.
Comme
Chomsky, Michael Moore milite de son côté par
l'humour et le cinéma et l'édition,
pour dire que les Etats-Unis ne sont pas les meilleurs du
monde. Il crache littéralement sur les idéaux
américains ; ceux d'une panoplie de "one", "one car",
"one home", "one world", "one job", "one dog", "one garden"
... en nous sortant qu'un One, le Big One,
en français cela fait "le grand un", "l'unique un",
ce qui s'est traduit par Le géant.
Ce
géant n'est pas celui du petit poucet, bête
et méchant. Au contraire, il se
sert de son intelligence pour manger à la fois ses
enfants à l'image de ces prisonniers exploités
parce qu'ils sont bon marché par une compagnie aérienne
et par l'une des plus grosses boîtes de télécommunication
au monde et ceux des autres comme ces enfants qui ont à
peine 12 ans et travaillant pour le plus grand cordonnier:
Nike.
Michael
Moore est dangereux. Dangereux, car un officiel
le dit au début du film, en Amérique être
contre le terrorisme économique suffit à être
dangereux et commettre un délit en l'encontre de
la patrie : notion qui ne désigne plus que la défense
du portefeuille des patrons américain. C'est depuis
long temps qu'aux Etats-Unis les intérêts de
la patrie riment avec les intérêts des gros
patrons. C'est au nom de cette même défense
des intérêts américains qu'ils interviennent
par-ci et par-là dans le monde et condamnent un peuple
à la famine, comme en Irak ou à Cuba.. Mais
pour l'instant, autant qu'il soit dérangeant pour
les intérêts économiques de la Maison
Blanche: Michael Moore est un produit à la mode.
Il se vend bien, ce n'est pas parce qu'il parle bien, mais
parce qu'il se vend bien qu'on l'invite dans l'émission
économique de la très américaine CNN.
Néanmoins
on peut écrire en guise de conclusion,
que Michael Moore reste avec cette tranche de raretés
américaines une vraie valeur d'une culture humanisée
venue d'outre atlantique sans rêve, sans effets spéciaux
mais avec une réalité sèche et douloureuse
à l'image des Chomsky, Steinbeck etc.
Mehmet Arabaci
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