Peinture : les limites du supportable


Pour Elodie Aliadière, la peinture ne se limite pas à son support : elle éprouve sa texture, son cadre, sa résistance. Elle le réduit au "presque rien". Un "presque rien" fragile, à la fois léger, translucide et pesant. Le regardeur pénètre dans un monde de fragilité où tout peut se rompre... mais tout tient pourtant. Une expérience limite.


Peinture de Elodie AliadièreTranslucide et transparente, opaque parfois, la peinture flotte entre terre et ciel, entre pesanteur et apesanteur. Elle est étonnamment douce et sereine malgré ses profonds tiraillements : sous ses airs de légèreté elle en revient toujours au poids, infime et si présent, tout autant que l'épaisseur presque absente, explorant patiemment les limites du support.

De ces peintures sans bord, sans limite spatiale, suspendues par quelques ficelles, émerge l'image du linge qui sèche tendu entre évaporation et chute. A mesure que le support s'allège, la peinture prend poids et ne tenant parfois plus à rien, tend à cet équilibre fragile de l'équilibriste, sur son fil de déchirure. Mais rien ne choit pour autant. Nous sommes à la limite de l'envol et de la chute, du poids et de l'absence d'épaisseur, de la déchirure... à la limite.

La peinture tient, suspend envol et chute, de toutes ces tensions.

Tension présente encore entre l'infra-mince et la profondeur que contiendra toujours la peinture. Car si le poids y est sans épaisseur, il n'est pas sans profondeur. La peinture ne cesse d'être pénétrée par mon regard, toujours différemment. Le support de plus en plus réduit me donne d'autant plus le choix de pénétrer, traverser, excéder la peinture. La profondeur qui se joue dans cet infra-mince n'est sans doute pas matériellement palpable, mais plus sûrement physiquement. Car je pense que l'on peut parler de profondeur existentielle tant le corps vit profondément la peinture. Le temps de l'expérience s'étire : elle ne se donne pas dans l'instant. Elle est trop à la limite pour être immédiatement comprise et physiquement comprise. Ainsi à chacune de nos approches, à chacun de nos déplacements, elle se meut, caressante, elle est respiration. Respiration de notre présence si nous n'osons respirer intimidés par la fragilité et la force qu'impose ensemble la peinture. Elle donne souffle à son espace, respire elle-même et dilate sa profondeur au-delà du recto et du verso.

Peinture de Elodie AliadièreAinsi la profondeur de ces peintures excède l'entre-deux compris entre le recto et le verso et se donne, énigmatique, dans un souffle, une caresse de l'air. Il n'y a plus ni devant ni derrière, plus de surface, mais un espace qui se traverse, se transperce, où l'on perd tous repères. On explore la peinture non d'un côté à l'autre mais dans une durée où l'on éprouve l'épaisseur inimaginable d'un souffle. Un souffle toujours renouvelé qui nous échappe : la peinture ne coïncide jamais avec elle-même, elle continue d'être, toujours flottante, caressante et tendue entre ses extrêmes. Elle est toujours autre, différente, ailleurs. Nous en sommes, nous y sommes et elle nous échappe... nous mène avec délicatesse et subtilité à la limite du supportable... cette énigme.

J'aurais envie de voir cette énigme plus encore approchée, que le contact de l'air et de la peinture soit mis à mal autant que le support. La laque lisse est presque trop tranquille entre sa transparence et son poids aquatique. Il me semble qu'il est encore possible de reculer les limites du supportable, un peu plus... d'une griffure. Mais peut-être est-ce au regardeur d'aller plus avant, de bouleverser définitivement l'équilibre de ces peintures, tellement fragile, à la limite, construit sur des tensions contradictoires. Mais peut-être serait-ce déjà aller un peu trop loin, dépasser la limite.

Sophie Berrué

 
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