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Translucide
et transparente, opaque parfois, la peinture flotte entre
terre et ciel, entre pesanteur et apesanteur.
Elle est étonnamment douce et sereine malgré
ses profonds tiraillements : sous ses airs de légèreté
elle en revient toujours au poids, infime et si présent,
tout autant que l'épaisseur presque absente, explorant
patiemment les limites du support.
De
ces peintures sans bord, sans limite spatiale, suspendues
par quelques ficelles, émerge l'image
du linge qui sèche tendu entre évaporation
et chute. A mesure que le support s'allège, la peinture
prend poids et ne tenant parfois plus à rien, tend
à cet équilibre fragile de l'équilibriste,
sur son fil de déchirure. Mais rien ne choit pour
autant. Nous sommes à la limite de l'envol et de
la chute, du poids et de l'absence d'épaisseur, de
la déchirure... à la limite.
La
peinture tient, suspend envol et chute, de toutes ces tensions.
Tension
présente encore entre l'infra-mince et la profondeur
que contiendra toujours la peinture. Car si le
poids y est sans épaisseur, il n'est pas sans profondeur.
La peinture ne cesse d'être pénétrée
par mon regard, toujours différemment. Le support
de plus en plus réduit me donne d'autant plus le
choix de pénétrer, traverser, excéder
la peinture. La profondeur qui se joue dans cet infra-mince
n'est sans doute pas matériellement palpable, mais
plus sûrement physiquement. Car je pense que l'on
peut parler de profondeur existentielle tant le corps vit
profondément la peinture. Le temps de l'expérience
s'étire : elle ne se donne pas dans l'instant. Elle
est trop à la limite pour être immédiatement
comprise et physiquement comprise. Ainsi à chacune
de nos approches, à chacun de nos déplacements,
elle se meut, caressante, elle est respiration. Respiration
de notre présence si nous n'osons respirer intimidés
par la fragilité et la force qu'impose ensemble la
peinture. Elle donne souffle à son espace, respire
elle-même et dilate sa profondeur au-delà du
recto et du verso.
Ainsi
la profondeur de ces peintures excède
l'entre-deux compris entre le recto et le verso et se donne,
énigmatique, dans un souffle, une caresse de l'air.
Il n'y a plus ni devant ni derrière, plus de surface,
mais un espace qui se traverse, se transperce, où
l'on perd tous repères. On explore la peinture non
d'un côté à l'autre mais dans une durée
où l'on éprouve l'épaisseur inimaginable
d'un souffle. Un souffle toujours renouvelé qui nous
échappe : la peinture ne coïncide jamais avec
elle-même, elle continue d'être, toujours flottante,
caressante et tendue entre ses extrêmes. Elle est
toujours autre, différente, ailleurs. Nous en sommes,
nous y sommes et elle nous échappe... nous mène
avec délicatesse et subtilité à la
limite du supportable... cette énigme.
J'aurais
envie de voir cette énigme plus encore approchée,
que le contact de l'air et de la peinture soit mis à
mal autant que le support. La laque lisse est presque trop
tranquille entre sa transparence et son poids aquatique.
Il me semble qu'il est encore possible de reculer les limites
du supportable, un peu plus... d'une griffure. Mais peut-être
est-ce au regardeur d'aller plus avant, de bouleverser définitivement
l'équilibre de ces peintures, tellement fragile,
à la limite, construit sur des tensions contradictoires.
Mais peut-être serait-ce déjà aller
un peu trop loin, dépasser la limite.
Sophie Berrué
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