Si
le kitsch fait du neuf avec le vieux, il travaille à
sa nouveauté en jouant sur le mode de la séduction-surprise.
En tout cas, c'est la corde la plus justement utilisée
par la plasticienne Périne Hervé. Chacune
des œuvres que j'ai pu voir a d'abord provoqué
chez moi un effet de surprise, déchaînant
un rire dérisoire. Une surprise, fonctionnant sur
l'adéquation à distance mais plaisante avec
ce qui nous est donné à voir. L'expérience
du kitsch se fait dans l'instant. Car il n'y a finalement
"pas grand chose" à voir dans le kitsch qu'elle
manipule, mais tout se donne dans un plaisir spontané,
instantané. Sans faire de photo, peut-être
travaille-t-elle sur les clichés, vifs, efficaces
et pertinents du photographe. Sa pratique tient de l'étincelle
rieuse et moqueuse.
Je
crois que toute la pertinence est contenue dans l'instant-choc
où se joue le kitsch. Le kitsch ne fonctionne
pas sans ses partenaires et complices : l'inattendu, l'incongru
et l'immédiatement perceptible. Il a par ailleurs
un compère de plus... une part de monstrueux qui
se fait ombre discrète ou qui devance le kitsch
de sa présence. Ainsi la "crevette" du vestibule
labyrinthique, ou encore la momie de papier toilette vaporisant
de l'ambiance parfumée sur fond de strass, paillettes
et spots rouges sont à la fois incongrues, répugnantes
et déjà presque kitsch... presque seulement
parce que tenant encore du monstre, répulsif.
Là
où le kitsch de son imaginaire implose, explose
et s'impose, plane toujours l'ombre d'un monstre certain
d'étrangeté. Entre l'arbre géant
et la crevette miniature à se tordre d'un rire
incrédule, le monstre s'annonce dans la tension
entre le tout petit et l'énorme, dans ce si simple
rapport d'étrangeté.
L'apparence
étrange du monstre n'est jamais très éloignée
du kitsch ; séduisant certes mais dont
on se sent toujours un peu étranger, non plus regardeur
mais voyeur. Nous sommes laissés à l'écart,
ou plutôt mis à l'écart, en décalage.
Et le kitsch tente sa séduction pour nous laisser
tomber aussitôt. Il nous abandonne à l'impression
d'une connivence et tout son charme se joue dans la distance
qu'il s'attache à conserver.
Le
monstre kitsch (théoririe)
me semble tenir sa force et sa fragilité à
la fois, de son principe de séduction :
il faut séduire, mais séduire à chaque
fois. Séduire avec du ridicule, de l'absurde, de
l'étrange, de l'incongru, de l'anormal, de l'infiniment
grand et de l'infiniment petit... Il serait plus aisé
de séduire avec du flatteur, pourtant le kitsch
ne flatte pas mais relativise plutôt toutes valeurs.
Il se joue sur un étroit chemin de sens et d'émotion
où le rire joue de la limite d'être autre
chose. Il doit être un instant, il doit être
dérision et dérisoire, intérieur
ou bruyant. Il tient aussi de l'étonnement que
les mises en scènes provoquent : non seulement
étonnement de surprise, mais aussi étonnement
dû à la tension entre un kitsch sûr
de lui et le monstrueux qui le met en doute. Si kitsch
et monstre ont certaines affinités, ils doutent
aussi l'un de l'autre ou se font douter. Nous ne savons
plus quel est le domaine de chacun. J'aime la fragilité
de ce doute.
Sophie Berrué