Le monstre kitsch (théoririe) de Périne Hervé


L'accouplement du kitsch et du monstrueux : la crevette miniature, l'arbre géant et la momie parfumeuse


Photo de Raphaël Meyssan

Si le kitsch fait du neuf avec le vieux, il travaille à sa nouveauté en jouant sur le mode de la séduction-surprise. En tout cas, c'est la corde la plus justement utilisée par la plasticienne Périne Hervé. Chacune des œuvres que j'ai pu voir a d'abord provoqué chez moi un effet de surprise, déchaînant un rire dérisoire. Une surprise, fonctionnant sur l'adéquation à distance mais plaisante avec ce qui nous est donné à voir. L'expérience du kitsch se fait dans l'instant. Car il n'y a finalement "pas grand chose" à voir dans le kitsch qu'elle manipule, mais tout se donne dans un plaisir spontané, instantané. Sans faire de photo, peut-être travaille-t-elle sur les clichés, vifs, efficaces et pertinents du photographe. Sa pratique tient de l'étincelle rieuse et moqueuse.

Je crois que toute la pertinence est contenue dans l'instant-choc où se joue le kitsch. Le kitsch ne fonctionne pas sans ses partenaires et complices : l'inattendu, l'incongru et l'immédiatement perceptible. Il a par ailleurs un compère de plus... une part de monstrueux qui se fait ombre discrète ou qui devance le kitsch de sa présence. Ainsi la "crevette" du vestibule labyrinthique, ou encore la momie de papier toilette vaporisant de l'ambiance parfumée sur fond de strass, paillettes et spots rouges sont à la fois incongrues, répugnantes et déjà presque kitsch... presque seulement parce que tenant encore du monstre, répulsif.

Là où le kitsch de son imaginaire implose, explose et s'impose, plane toujours l'ombre d'un monstre certain d'étrangeté. Entre l'arbre géant et la crevette miniature à se tordre d'un rire incrédule, le monstre s'annonce dans la tension entre le tout petit et l'énorme, dans ce si simple rapport d'étrangeté.

L'apparence étrange du monstre n'est jamais très éloignée du kitsch ; séduisant certes mais dont on se sent toujours un peu étranger, non plus regardeur mais voyeur. Nous sommes laissés à l'écart, ou plutôt mis à l'écart, en décalage. Et le kitsch tente sa séduction pour nous laisser tomber aussitôt. Il nous abandonne à l'impression d'une connivence et tout son charme se joue dans la distance qu'il s'attache à conserver.

Le monstre kitsch (théoririe) me semble tenir sa force et sa fragilité à la fois, de son principe de séduction : il faut séduire, mais séduire à chaque fois. Séduire avec du ridicule, de l'absurde, de l'étrange, de l'incongru, de l'anormal, de l'infiniment grand et de l'infiniment petit... Il serait plus aisé de séduire avec du flatteur, pourtant le kitsch ne flatte pas mais relativise plutôt toutes valeurs. Il se joue sur un étroit chemin de sens et d'émotion où le rire joue de la limite d'être autre chose. Il doit être un instant, il doit être dérision et dérisoire, intérieur ou bruyant. Il tient aussi de l'étonnement que les mises en scènes provoquent : non seulement étonnement de surprise, mais aussi étonnement dû à la tension entre un kitsch sûr de lui et le monstrueux qui le met en doute. Si kitsch et monstre ont certaines affinités, ils doutent aussi l'un de l'autre ou se font douter. Nous ne savons plus quel est le domaine de chacun. J'aime la fragilité de ce doute.

 

Sophie Berrué

 
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