Istambul, quatorze ans du soir

Chapitre 1 : Underground

 


Photo de Tiphaine Porsan
Photo de Tiphaine Porsan

Paix à son âme. C’était un brave petit Ali, ses amis l’appelaient Ramon. Il avait grandi dans un de ces quartiers  pauvres d’Istanbul. Après la mort de sa mère, il n’avait personne d’autre que ces gamins de la rue avec qui rester.

Sa mère ? Elle était tout aussi honorable que n’importe quelle autre femme de ce pays ; dignes envers leurs enfants, ne reculant devant aucun obstacle et inhumanité pour que leurs chairs mangent à leur faim et s’habillent pour ne pas chopper froid. La mère d’Ali était ouvrière dans une fabrique d’aiguilles et à la naissance de son bébé, pour pouvoir emmener à manger à une bouche supplémentaire, elle se voyait obligée d’occuper un tas d’emplois secondaires : elle était tantôt femme de ménage, tantôt amoureuse occasionnelle.

Son père ? Ali ne l’a jamais connu. Il devait être un des amoureux  occasionnels de sa mère. Tout aussi inattendu qu’un messie dans l’imagination religieuse de chacun d’entre nous, il faisait son apparition pour nous dire qu’il arrive et pourtant, nous l’attendons ; Notre vie à elle seule ne suffit pas et nous léguons notre attente à notre descendance en lui demandant d’attendre la venue du messie à notre place.  D’ailleurs, ni sa mère ni ses voisins n’avaient pu s’entendre sur  l’apparence du père. La mère hésitait entre ce fonctionnaire de la mairie et ce chauffeur de bus, les voisins disaient plus confiant en leur intuition que c’était l’imam du quartier.

Photo de Tiphaine PorsanUn jour Ali avait questionné sa mère sur son père, celle-ci lui avait répondu : «  Ton père c’est le bon Dieu mon ange.
- Comme Marie notre mère ?
- Oui bébé… comme Marie  et tu es le prophète Issa. »

Il répéta sans arrêt aux autres les mensonges de sa mère et à chaque fois c’était la grande dispute dans le quartier, les autres lui répétaient que sa mère c’était la pute, que son père c’était tous les hommes d’Istanbul et que lui était un bâtard.  La rue était une cruelle école d’apprentissage de la vie, celui qui ne savait pas se défendre par la force était voué à un rôle social peu enviable. Ali comprit sans difficulté qu’il devait se débrouiller tout seul contre les autres enfants de son quartier, sans l’aide de sa mère. C’est de cette manière qu’il avait apprit à se défendre contre un monde extérieur hostile aux pauvres, aux ouvriers, aux filles de joie et aux bâtards.

A 9 ans, Ramon fumait déjà et à 10 ans il était fréquemment hébergé par ses tontons les policiers.  Sa mère se débrouillait à chaque fois pour le faire sortir du commissariat. Elle arrivait toute coiffée et partait toute défaite. « T’ont-ils tabassé maman ?
- Non, ils sont gentils les tontons policiers… je suis tombée en arrivant… et d’ailleurs promets moi de ne plus recommencer… »

Au bout d’un moment, ces allées et venues étaient devenues coutumières, y déroger était un mal qu’il fallait réparer. Avec le temps, des coutumes orales on était passé à leur codification, on instaura une procédure et un délai à contentieux fut fixé : Il fallait que la mère soit convoquée tous les deux jours. Ali était arrêté pour un oui ou pour un non. Nul n’était censé ignorer la loi, lui savait par exemple qu’il ne sera pas pris en charge par ses tontons le dimanche, le mardi, le jeudi et le vendredi, car c’était un jour saint le vendredi. Il fallait être propre en ce jour béni du Seigneur.

Il marchait du côté gauche de la chaussée, il était arrêté pour activité susceptible de porter préjudice à l’ordre public. Il fumait un mégot, il était arrêté pour outrage aux mœurs publiques, portant atteinte à l’intégrité physique et psychique de la jeunesse nationale. Cette tradition prit fin lorsqu’un policier kémaliste non pratiquant a fait son apparition dans le paysage policier du quartier. Il voulait que le mère vienne chercher son fils les vendredis. Les autres s’insurgèrent aussitôt contre ce blasphème. Comment pouvaient-ils permettre sur des terres musulmanes une telle souillure ! 

Photo de Tiphaine PorsanLa discorde était telle que le commandant se sentait obligé de faire acte d’autorité. Il réunit tous ses agents, ils étaient tous au garde-à-vous et il prit son air de bon père de famille :  «  Mes enfants, le devoir est une chose sacrée, le plaisir en est une autre.  Nous sommes, enfants chéris de la patrie, désignés pour faire régner l’ordre dans ce foutoir. Comme mon père me disait souvent «  fils pense avec ta tête et non pas avec tes couilles. Si tu n’arrive pas fais semblant de penser avec ta tête ».  Ce n’est pas la mer à boire putain ! A cause de vos couilles nous allons bientôt perdre toute autorité. Vos femmes ne vous suffisent pas ! Sachez petits cons que je ne permettrai pas que l’on dise de notre Etat que le Roi est nu. Je ne vous demande pas de ne pas bander, mais au moins faites semblant à ne pas bander. Si ça continue comme-ça vous allez vouloir me baiser aussi ! On voit se profiler à chaque coin de ce commissariat une bite en l’air. Regardez-vous, vous avez tellement pris l’habitude de la chose que si vous ne bandez plus vous croyez que vous êtes malades. 

En conclusion, l’autorité de l’Etat ne peut permettre une telle dérive visible de tous. Vous ne convoquerez plus la personne en question et toi le rebelle  prépare tes valises ! T’es muté à l’autre but du pays, vas t’amuser avec les Kurdes. T’apprendras que le froid n’est pas une bonne chose pour ta libido  débordante. Voilà le salaire de ton appétit idéologique. Vas bander devant le portrait de ton Mustapha Kemal sal con ! »

Lorsque Ali eut 11 ans sa mère était souffrante, elle avait en si peu de vie accompli au moins quatre fois les travaux d’Hercule. Etre femme dans ce pays n’était pas chose facile, en plus être pauvre sans attache était la pire des situations. Elle mourut sans état d’âme, elle quittait l’enfer et pouvait encore prétendre à une place au paradis.   Avant de mourir elle dit à Ali : «  ne t’avise pas de payer mes dettes chaton, ils ont qu’à aller se faire foutre ces connards. Je n’ai rien à te laisser mais rappelle toi de moi et dis toi que j’ai été une bonne mère pour toi … »

Photo de Tiphaine PorsanAli ne pleurait pas à la mort de sa mère. Il se disait que sa mère était partie rejoindre son père-Dieu là-haut. A son enterrement à la fausse commune, il n’y avait personne d’autre que lui. Deux semaines plus tard le propriétaire de la maison lui dit de partir et depuis il s’était incrusté dans ce groupe d’enfants de la rue.  Ce n’était pas plus mal, il avait au moins quelques amis sur lesquels il pouvait compter.

Sa première condamnation lourde fut trois mois dans une maison de redressement pour enfants. A sa sortie, les siens l’attendaient : Churchill, Marcos, Mehmet le boiteux et les autres. Rafet n’était pas là. Il avait été retrouvé mort sur la plage. «  Il était méconnaissable – dit Churchill – on  lui avait cramé le visage, les mains et les pieds. On l’a reconnu à ses habits et la police a convoqué ses grands-parents de Bursa pour qu’il viennent le chercher. »

La deuxième fois, il fut arrêté en flagrant délit, alors qu’il essayait de dérober le sac à main d’une jeune fille. Son fiancé était en embuscade et avait réussi à le maîtriser. On attendant la police on l’avait bien escamoté : «  sale gosse, tu n’as qu’à travailler ! » Disaient les uns en le frappant à la tête, «  il faut les brûler ces voleurs sur la place de Beyoglu. Tu verras s’ils recommencent ou non après ! » Disaient les autres. La seule compassion pour son acte venait d’une vieille dame, elle souhaitait qu’on le laisse partir, mais la foule était contre, elle voulait faire de lui un exemple.

Deux heures plus tard, la police arriva sur les lieux du délit, et prit  Ali en charge. Petite torture officielle dans le véhicule et au commissariat. Comparution immédiate au tribunal,  faute d’une identité officielle, le juge usa de son pouvoir d’appréciation souverain et impartial et dit d’Ali qu’il avait plus de 18 ans. Le cas était passionnant, sans avocat et sans protection judiciaire le gamin était condamné à 6 mois de prison pour vol aggravé et trouble à l’ordre  national.

Photo de Tiphaine PorsanA sa deuxième sortie les siens étaient encore là, sauf Churchill. Se souvenant de Rafet, Ali cru un moment qu’il était mort et dit à Marcos «  il est mort ?
- Qui ?
- Churchill ?
- Non, il est en piaule  depuis deux mois.
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Volé… »

Cages d’escaliers, viol,  faim, vol étaient le quotidien de ces enfants à la fois visibles et invisibles d’Istanbul. Les jours passaient et se ressemblaient. A chaque vol non-résolu, la population les montrait du doigt et la police en arrêta un ou deux, les enfermait, les torturait et attendait que la bonne-conscience populaire s'adoucisse, le temps de recommencer  au prochain vol son rituel depuis longtemps institutionnalisé.

Mehmet Arabaci


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