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Photo
de Tiphaine Porsan
Paix à son âme. C’était un brave
petit Ali, ses amis l’appelaient Ramon. Il avait grandi
dans un de ces quartiers pauvres d’Istanbul. Après la mort
de sa mère, il n’avait personne d’autre que ces gamins de
la rue avec qui rester.
Sa mère ?
Elle était tout aussi honorable que n’importe quelle autre
femme de ce pays ; dignes envers leurs enfants, ne
reculant devant aucun obstacle et inhumanité pour que leurs
chairs mangent à leur faim et s’habillent pour ne pas chopper
froid. La mère d’Ali était ouvrière dans une fabrique d’aiguilles
et à la naissance de son bébé, pour pouvoir emmener à manger
à une bouche supplémentaire, elle se voyait obligée d’occuper
un tas d’emplois secondaires : elle était tantôt femme
de ménage, tantôt amoureuse occasionnelle.
Son père ? Ali ne l’a jamais
connu. Il devait être un des amoureux occasionnels de sa
mère. Tout aussi inattendu qu’un messie dans l’imagination
religieuse de chacun d’entre nous, il faisait son apparition
pour nous dire qu’il arrive et pourtant, nous l’attendons ;
Notre vie à elle seule ne suffit pas et nous léguons notre
attente à notre descendance en lui demandant d’attendre
la venue du messie à notre place. D’ailleurs, ni sa mère
ni ses voisins n’avaient pu s’entendre sur l’apparence
du père. La mère hésitait entre ce fonctionnaire de la mairie
et ce chauffeur de bus, les voisins disaient plus confiant
en leur intuition que c’était l’imam du quartier.
Un
jour Ali avait questionné sa mère sur son père, celle-ci
lui avait répondu : « Ton père c’est
le bon Dieu mon ange.
- Comme Marie notre mère ?
- Oui bébé… comme Marie et tu es le prophète Issa. »
Il répéta sans arrêt aux autres
les mensonges de sa mère et à chaque fois c’était la grande
dispute dans le quartier, les autres lui répétaient que
sa mère c’était la pute, que son père c’était tous les hommes
d’Istanbul et que lui était un bâtard. La rue était une
cruelle école d’apprentissage de la vie, celui qui ne savait
pas se défendre par la force était voué à un rôle social
peu enviable. Ali comprit sans difficulté qu’il devait se
débrouiller tout seul contre les autres enfants de son quartier,
sans l’aide de sa mère. C’est de cette manière qu’il avait
apprit à se défendre contre un monde extérieur hostile aux
pauvres, aux ouvriers, aux filles de joie et aux bâtards.
A 9 ans, Ramon fumait déjà et à 10 ans
il était fréquemment hébergé par ses tontons les policiers.
Sa mère se débrouillait à chaque fois pour le faire sortir
du commissariat. Elle arrivait toute coiffée et partait
toute défaite. « T’ont-ils tabassé maman ?
- Non, ils sont gentils les tontons policiers… je
suis tombée en arrivant… et d’ailleurs promets moi de ne
plus recommencer… »
Au bout d’un moment, ces allées
et venues étaient devenues coutumières, y déroger était
un mal qu’il fallait réparer. Avec le temps, des coutumes
orales on était passé à leur codification, on instaura une
procédure et un délai à contentieux fut fixé : Il fallait
que la mère soit convoquée tous les deux jours. Ali était
arrêté pour un oui ou pour un non. Nul n’était censé ignorer
la loi, lui savait par exemple qu’il ne sera pas pris en
charge par ses tontons le dimanche, le mardi, le jeudi et
le vendredi, car c’était un jour saint le vendredi. Il fallait
être propre en ce jour béni du Seigneur.
Il marchait du côté gauche de
la chaussée, il était arrêté pour activité susceptible de
porter préjudice à l’ordre public. Il fumait un mégot, il
était arrêté pour outrage aux mœurs publiques, portant atteinte
à l’intégrité physique et psychique de la jeunesse nationale.
Cette tradition prit fin lorsqu’un policier kémaliste non
pratiquant a fait son apparition dans le paysage policier
du quartier. Il voulait que le mère vienne chercher son
fils les vendredis. Les autres s’insurgèrent aussitôt contre
ce blasphème. Comment pouvaient-ils permettre sur des terres
musulmanes une telle souillure !
La
discorde était telle que le commandant se sentait obligé
de faire acte d’autorité. Il réunit tous ses agents, ils
étaient tous au garde-à-vous et il prit son air de bon père
de famille : « Mes enfants, le devoir est
une chose sacrée, le plaisir en est une autre. Nous sommes,
enfants chéris de la patrie, désignés pour faire régner
l’ordre dans ce foutoir. Comme mon père me disait souvent
« fils pense avec ta tête et non pas avec tes couilles.
Si tu n’arrive pas fais semblant de penser avec ta tête ».
Ce n’est pas la mer à boire putain ! A cause de vos
couilles nous allons bientôt perdre toute autorité. Vos
femmes ne vous suffisent pas ! Sachez petits cons que
je ne permettrai pas que l’on dise de notre Etat que le
Roi est nu. Je ne vous demande pas de ne pas bander, mais
au moins faites semblant à ne pas bander. Si ça continue
comme-ça vous allez vouloir me baiser aussi ! On voit
se profiler à chaque coin de ce commissariat une bite en
l’air. Regardez-vous, vous avez tellement pris l’habitude
de la chose que si vous ne bandez plus vous croyez que vous
êtes malades.
En conclusion, l’autorité
de l’Etat ne peut permettre une telle dérive visible de
tous. Vous ne convoquerez plus la personne en question et
toi le rebelle prépare tes valises ! T’es muté à l’autre
but du pays, vas t’amuser avec les Kurdes. T’apprendras
que le froid n’est pas une bonne chose pour ta libido débordante.
Voilà le salaire de ton appétit idéologique. Vas bander
devant le portrait de ton Mustapha Kemal sal con ! »
Lorsque Ali eut 11 ans sa mère
était souffrante, elle avait en si peu de vie accompli au
moins quatre fois les travaux d’Hercule. Etre femme dans
ce pays n’était pas chose facile, en plus être pauvre sans
attache était la pire des situations. Elle mourut sans état
d’âme, elle quittait l’enfer et pouvait encore prétendre
à une place au paradis. Avant de mourir elle dit à Ali :
« ne t’avise pas de payer mes dettes chaton, ils
ont qu’à aller se faire foutre ces connards. Je n’ai rien
à te laisser mais rappelle toi de moi et dis toi
que j’ai été une bonne mère pour toi … »
Ali
ne pleurait pas à la mort de sa mère. Il se disait que sa
mère était partie rejoindre son père-Dieu là-haut. A son
enterrement à la fausse commune, il n’y avait personne d’autre
que lui. Deux semaines plus tard le propriétaire de la maison
lui dit de partir et depuis il s’était incrusté dans ce
groupe d’enfants de la rue. Ce n’était pas plus mal, il
avait au moins quelques amis sur lesquels il pouvait compter.
Sa première condamnation lourde
fut trois mois dans une maison de redressement pour enfants.
A sa sortie, les siens l’attendaient : Churchill, Marcos,
Mehmet le boiteux et les autres. Rafet n’était pas là. Il
avait été retrouvé mort sur la plage. « Il était
méconnaissable – dit Churchill – on lui avait cramé
le visage, les mains et les pieds. On l’a reconnu à ses
habits et la police a convoqué ses grands-parents de Bursa
pour qu’il viennent le chercher. »
La deuxième fois, il fut arrêté
en flagrant délit, alors qu’il essayait de dérober le sac
à main d’une jeune fille. Son fiancé était en embuscade
et avait réussi à le maîtriser. On attendant la police on
l’avait bien escamoté : « sale gosse, tu n’as
qu’à travailler ! » Disaient les uns en le
frappant à la tête, « il faut les brûler ces voleurs
sur la place de Beyoglu. Tu verras s’ils recommencent ou
non après ! » Disaient les autres. La seule compassion
pour son acte venait d’une vieille dame, elle souhaitait
qu’on le laisse partir, mais la foule était contre, elle
voulait faire de lui un exemple.
Deux heures plus tard, la police
arriva sur les lieux du délit, et prit Ali en charge. Petite
torture officielle dans le véhicule et au commissariat.
Comparution immédiate au tribunal, faute d’une identité
officielle, le juge usa de son pouvoir d’appréciation souverain
et impartial et dit d’Ali qu’il avait plus de 18 ans. Le
cas était passionnant, sans avocat et sans protection judiciaire
le gamin était condamné à 6 mois de prison pour vol aggravé
et trouble à l’ordre national.
A
sa deuxième sortie les siens étaient encore là, sauf Churchill.
Se souvenant de Rafet, Ali cru un moment qu’il était mort et
dit à Marcos « il est mort ?
- Qui ?
- Churchill ?
- Non, il est en piaule depuis deux mois.
- Qu’est-ce qu’il a fait ?
- Volé… »
Cages d’escaliers, viol, faim,
vol étaient le quotidien de ces enfants à la fois visibles
et invisibles d’Istanbul. Les jours passaient et se ressemblaient.
A chaque vol non-résolu, la population les montrait du doigt
et la police en arrêta un ou deux, les enfermait, les torturait
et attendait que la bonne-conscience populaire s'adoucisse,
le temps de recommencer au prochain vol son rituel depuis
longtemps institutionnalisé.
Mehmet Arabaci
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