Istambul, quatorze ans du soir

Chapitre 2 : Chaton

 


Photo de Tiphaine Porsan
Photo de Tiphaine Porsan

Bientôt, Ali allait avoir 14 ans. Churchill était depuis peu libre et la bande était presque au complet. Avec ses amis, il s’était promis de fêter  dignement ses 14 ans le mardi prochain; « l’âge adulte, j’attends ce moment depuis toute ma vie ! Je  vais enfin être un homme dans tout juste une semaine» aimait-il dire tout le temps. Il y a des villes sur cette planète où les gens sont bébés jusqu’à l’âge d’un an, enfants jusqu’à l’âge de 5 ans, travailleurs à partir de 6. Les mois séparant leur cinquième anniversaire du sixième, ils étaient chômeurs à la recherche d’un travail. 

Ramon allait bientôt avoir 14 ans et pour fêter son anniversaire ses amis lui avaient cuisiné une petite surprise. Ils devaient lui offrir la plus belle nuit de dépucelage de la Terre. Marcos disait toujours du haut de ses 16 ans, sans  pouvoir prononcer le N de Ramon:  «  Ramo est le plus brave d’entre nous, il faut lui offrir un baptême digne de son courage. »  Il faut dire que Marcos aimait parler longuement et tant qu’il y arrivait correctement, ses amis l’appelaient le commandant depuis que l’autre du même nom avait fait son apparition dans l’espérance de chaque petit pauvre de ces pays que l’on dénomme le tiers-monde. « Il faut lui trouver la meilleure femme de la ville, il ne faut pas qu’il regrette cette charitable journée. »

Photo de Tiphaine PorsanIl se chargea lui-même de la tâche et depuis quelques jours il avait frappé à plusieurs portes. Mais la perle rare, qu’il avait la charge de trouver, coûtait cher à sa fortune inexistante.  Au début, il alla frapper à la porte d’une ex-voisine, qui avait une réputation de pute pas chère pour ados en mal d’argent. On l’appelait Discount. Discount était jolie et sa réputation était telle que tous les macros de Constantinople lui couraient derrière. En allant  frapper chez elle, Marcos ne s’attendait pas à ce que la porte lui soit ouverte par un portier tout vêtu  de rose. «  Qu’est-ce que tu veux mon gros ?» . « Discount » Lui dit-il surprit.

Le bonbon poilu ne comprenait pas : «  ce n’est pas un magasin ici ma rose, vas voir deux rues plus bas, le monsieur te fera une remise sur le pain et le sel… » A peine avait-il fini sa phrase, que Marcos s’énerva. «  Regarde-moi mon pigeon ! Je suis venu voir Aysel, si tu veux à la place de Discount, dis-lui que je suis un ami !
- O.K petit coquin, ne t’énerve pas… Aphrodite !
- Quoi encore ?
- Y’a quelqu’un qui veut te voir.
- C’est qui celui-là ?
- Il dit que c’est un ami.
- Ce sont tous des amis connard ! Mais lequel !? »

Regardant Marcos «  qui t’es toi… c’est elle qui le demande…
- C’est moi Aysel, le petit Marcos.
- Entre Marcos.  Et toi le gros ferme la porte ! ».

La discussion avec discount n’était pas celle qu’il aurait aimé avoir, elle avait changé de rang ; de pute pas chère, elle était devenue pute à la mode pour ces messieurs hyper-croyants d’Istanbul. Il faut dire qu’elle travaillait avec un macro arménien, qui savait dénicher les riches clients. D’après ses dires, elle avait travaillé un moment pour un macro kurde du nom de Mustapha, elle avait fait à peu près tous les bordels du Kurdistan. «  les gens dans l’Est - dit-elle - sont de réels sauvages, ils ne savent même pas comment s’y prendre avec les femmes. De plus ils ont un appétit d’ours ». Marcos l’écoutait sans broncher. «  Un jour j’ai dit à Mustapha que je ne voulais plus travailler dans son pays de merde
- Et il t’a dit quoi ?
- Des choses invraisemblables mon petit. Il me dit « vous êtes toutes comme-ça, les kurdes pour vous ce ne sont que des sauvages, après vous voulez que l’on vous aime ». j’ai du mon salut ce jour là, à un client qui venait claquer  sa paie chez moi. Deux mois plus tard Mustapha était liquidé dans une ruelle d’Antep et j’ai du  revenir ici. Au début, j’ai travaillé comme avant, toute seule sans protection. Un jour Agop l’Arménien est venu chez moi, il me dit «   toi t’es sous ma protection, tu n’accepte plus n’importe qui et je te laisse ce pédé pour qu’il te surveille. Tu auras 20% de la part et le reste me revient, choisie toi un prénom et qu’il soit valorisant. » Depuis, je travaille pour lui et je m’appel Aphrodite comme cette actrice célèbre qui a des gros nichons. Il  m’envoie ses clients et  je suis parmi ces putes respectueuses de la ville des sultans. »

Photo de Tiphaine PorsanMarcos était dépassé par les mots d’Aphrodite, il n’était plus  sûr de lui. Il commençait à bégayer et ne savait pas comment parler à la dame respectueuse. Devait-il avoir du respect en sa présence? Devait-il être comme avant et mater ses seins ?

Il ne savait pas, il était dépassé par toute cette nouveauté. Dans un pays ou la seule ascension sociale est synonyme d’avoir un proche parent au parlement national. Discount avait bouleversé les règles du jeu par deux fois : la première fois, elle avait changé de condition à la sueur de son front et une deuxième fois  en faisant le chemin à l’envers. La logique du gamin-adulte savait que, dans ce pays on ne pouvait pas devenir meilleur mais pire, de plus dans ce métier les cadres passent prolétaires avec l’age. Là, Discount était passée directrice-générale avec les années. Elle devait être la seule personne de tout le bled à avoir réussi une ascension professionnelle à l’européenne, c’est-à-dire due à son expérience et à son savoir faire.  Il prit son courage à deux mains et dit à son ex-voisine : « Pour le souvenir des années que nous avons passé comme voisins… tu peux me rendre un service madame…
- Sache que je ne baise pas avec les gamins de ton âge. Si t’es en manque vas voir un travesti c’est moins cher !  Et ce n’est pas ça qui manque à Istanbul.
- C’est pas pour moi madame… c’est pour un ami… on doit lui faire une surprise pour ses 14 ans… et … et …
- Et quoi !
- Et … voilà… j’ai promis aux autres de lui emmener la plus belle fille de la ville.
- Promets lui ta mère sale gosse ! t’as cru que j’étais ta mère ! Je travaille pour un bon paquet et il te faut passer par Agop. Si t’as de quoi le payer...
- Je pensais…
- Ne pense pas mon gamin ! Je ne suis pas pour ton porte-monnaie et je suis obligée de te dire de partir, car j’attends un ami dans quelques instants ».  Après avoir dit ces derniers mots à Marcos, elle se retourna vers son chaperon et lui dit : « Eh toi  sale con! Accompagne le monsieur ! »

à la suite de cette rencontre malheureuse, Marcos chercha encore. Il visita un tas de bordels, un tas de filles travaillant  en privé, sans grand succès. Il se résolut à se rabattre sur une perle fréquente dans la ville aux milles minarets : les transsexuels, et il prit la décision d’aller voir  Lili, le petit ami de son grand frère, ex-homme néo-femme. Lili acceptait un peu prêt tout, il lui fallait payer les honoraires de son chirurgien de génie et financer l’entretien de son ivrogne de fiancé.

Photo de Tiphaine PorsanElle lui dit «  Ah ! Marcosssss mon sucre… si tu savais… réellement… le travail que j’ai ces jours-ci, je ne peux pas…  réellement ! Vas voir quelqu’un d’autre, si tu veux j’ai Robert. Elle m’a dit qu’elle ne travaillait pas depuis deux jours.
- Arrête ton cinéma Marilyn ! Tu crois que j’ai le choix,  il me faut une femme et non un mec efféminé avec une barbe de singe !
- Non mon chou ! Non … réellement ! Je ne suis pas libre. Je sors mardi, ton frère m’a promis une nuit romantique…
- Ah oui ! Prépare-toi pour la soirée et ne cherche pas à me la faire, la seule chose de romantique chez mon frère c’est lorsque tu lui emmène sa bouteille et ses cigarettes américaines. » Là elle était faite, Marcos connaissait très bien son frère. Il savait que Lili était pour lui un gagne-pain facile. «  Mais sache que la maison ne fait pas crédit, même si c’est un proche parent. Lui dit-elle Comme le disent nos ancêtres, le travail c’est le travail et la famille c’est la famille.
- Tu seras payée ! En arrivant mets-toi du maquillage et essaie de camoufler un peu la fourrure de tes mains et fais-toi méconnaissable ! J’ai promis une femme et s’ils découvrent que t’es qu’un homme je suis foutu, je n’ai plus de réputation dans le milieu ! »

Lili détestait qu’on lui rappelle son passé d’homme et lorsqu’une personne s’avisait de le dire, elle se mettait dans un  tel état qu’elle pouvait tuer un bœuf. « Sale connard, je ne suis pas un homme ! Ne vois-tu pas que je suis une femme ? Je ne suis pas un homme ! Homme ta mère sale con ! Vas te faire foutre ! Je ne viendrai pas à ta soirée sale pédé ! Casse-toi ! Casse toi je te dis ! »

Marcos n’en pouvait plus d’encaisser : «  Mais qu’est ce que vous avez aujourd’hui vous les putes ! Vous refusez toutes de travailler ou quoi !  le gouvernement vous verse une indemnité pour services rendus à la patrie ! l’une me dit je ne travaille plus pour les pauvres, l’autre se prend pour la Madone, une autre se prend pour une respectueuse femme d’affaire et toi le travesti  avec ta voix de grand-père tu te prend pour la miss univers ou quoi ! dis à l’autre bouffon de mon frère qu’il t’achète de quoi te repeindre et apprends jusqu’à mardi à imiter la voix d’une femme ! »

Marcos partait le cœur léger comme un lokoum. Il allait rejoindre ses compagnons avec le sentiment d’avoir mené à bien la mission qu’il s’était lui-même fixé. La dissimulation, au fond, n’était-elle pas humaine ? Elle pouvait atteindre les plus grands comme les plus misérables. Marcos pouvait être tranquille, il n’avait qu’à dire une partie de la vérité aux autres celle qu’ils voulaient tous entendre : dire qu’il avait trouvé quelqu’un pour mardi, sans pour autant dire que ce n’était pas la plus belle de la Sublime-Porte, ni que c’était Lili le transsexuel.

Photo de Tiphaine Porsan« C’est O.K les gars  - dit-il à ses amis et en montrant d’un geste blagueur Ali, qui s’était isolé du groupe  - mardi notre grand va enfin goûter au plaisir, surtout pas un mot à Ramo avant mardi ». Tous riaient, ceux qui avaient passé l’épreuve racontaient leur première expérience, les autres se lamentaient sur leur âge et volaient grandir sans attendre. «  Il nous faut changer l’âge de la maturité dans le groupe » disait l’un. «  Il nous faut revenir aux mois musulmans, comme-ça on vieillira plus vite, d’ailleurs ne nous sommes-nous  pas dans un pays musulman… » disait l’autre. Lorsque Ali revint parmi le groupe tous changèrent de sujet sans difficulté.

Des heures passaient sans que le groupe bouge de son emplacement. Ils parlaient de tout à l’image des assemblées démocratiques d’Athènes. Dans leur vision du monde, ils étaient les citoyens libres des bas-fonds d’Istanbul, ils étaient ses maîtres. Aux yeux des autres, ils n’étaient que les résidus d’une société qu’il fallait isoler. Dans leur tête, ils étaient patriciens romains, dans celle des autres ils ne constituaient ni moins ni plus que la plèbe.

Mehmet Arabaci


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