Istambul, quatorze ans du soir

Chapitre 3 : Paix à son âme

 


Photo de Tiphaine Porsan
Photo de Tiphaine Porsan

Il ne restait plus que deux jours avant que la cérémonie ne commence pour de bon. Les gamins se mirent aux préparatifs comme s’il s’agissait d’un mariage. Marcos coordonnait la marche des préparations. Il divisa le groupe en trois sous-groupes de quatre personnes chacun. Recep, Mehmet le boiteux le Chacal et Ibrahim devaient s’occuper de trouver un lieu tranquille où ils pourraient passer les célébrations sans que la police ne les dérange. Cemil, Abdo, Faik et la Blaine devaient aller chercher Lili mardi pour la ramener et en attendant trouver un matelas et chopper autant de sacs à main passibles pour payer les boissons. Marcos, Ramon, Safet et Churchill devaient s’occuper du gâteau.

Mais où allaient-il le trouver, Churchill dit alors : «  Vous vous rappelez de ce gros porc de boulanger qui m’a livré à la police pour un pain ? Nous avons qu’à lui en voler un. Comme-ça on sera quitte avec ce con de riche. »

Tout était prêt, du moins c’était ainsi. Le soir, dans leur squatt habituel les gamins se regroupaient pour rendre compte de leur journée. On avait trouvé une bonne planque du côté de la plage, c’était une ancienne maison abandonnée depuis longtemps. Le Chacal parlait de la maison comme un palais luxueux «  vous verrez c’est un château, même plus.  C’est tellement grand, qu’il nous faut des voitures pour nous déplacer à l’intérieur. Nous partons demain pour l’arranger un petit peu. Il y a une cheminée, nous ferons un feu pour la grillade, à l’étage il y a plein de chambres, celle de l’Est  est la plus jolie, en plus… » Brusquement, il s’arrêta, personne ne l’écoutait. Sans savoir pourquoi Ramon crachait du sang. Il en avait plein la figure.

Churchill s’approcha de lui et lui dit «  qu’es que ce t’as petit, réponds ! T’es malade ! Dis quelque chose bordel ! Parle ! – il se retourna vers les autres – il faut l’emmener à l’hôpital, il est en train de crever ». il le prit sur son dos pour l’emmener à l’hôpital. «  Pas la peine de se déplacer tous – dit-il aux autres – moi et Marcos suffirons. »

Tout au long du trajet Churchill porta Ali sur son dos, Marcos tentait à chaque fois qu’il voyait s’approcher une voiture de l’arrêter. Mais aucune ne s’arrêta.  De temps en temps, il demandait à Ali comment il se sentait. «  Je crois que je meurs Marcos.  Regarde moi je suis entrain de cracher du sang, je vais mourir avant même d’avoir 14 ans… avant même d’être un homme… de goûter à ce gâteau que l’on devait voler à ce porc… qui a dénoncé Churchill…
- Ne dis pas des choses pareilles, tu vas vivre, ce n’est pas grave on a tous saigné.  Il tentait tant bien que mal de le réconforter.  N’es-tu pas le plus courageux d’entre  nous  Ramo, dis-lui toi Churchill. Dis-lui qu’il ne va pas mourir, que toi aussi t’as perdu du sang lorsque la police t’a attrapé et qu’elle t’a tabassé, dis le lui merde ! 
- Ne crains rien Ali, le sang c’est comme la pisse… t’en vides et il se remplace de lui-même, regarde moi je suis encore vivant
- J’ai froid Churchill, j’ai les pieds gelés… tu sais ce que je veux ?… Je veux maman… quand elle était encore là… quand j’étais malade elle … elle me portait comme toi pour m’emmener chez le médecin… et puis… elle est partie… loin de moi…   »

Marcos, cherchait en vain à arrêter une voiture : «  Connards de riches ! Ils n’ont même pas assez de cœur ces fils de putes pour s’arrêter une seconde ! C’est encore loin Churchill ?
- Non on n’y arrive… ne t’inquiète pas Ali on y est. »

Avant même, qu’ils pénètrent dans l’hôpital  un gardien les arrêta : «  cassez-vous de là les chiens !
- Mais monsieur… – dit Churchill – notre ami meurt, il a besoin de voir un médecin…
- Qu’il aille au diable et vous avec ! Tirez-vous ! Sinon j’appelle la police et eux sauront quoi faire de vous les déchets de notre civilisation.
- Ecoute-moi tête de con ! – dit Marcos au gardien – c’est un humain que tu vois mourir, on va pas manger ton médecin… » Avant même d’avoir fini ce dont il avait sur le cœur, le gardien les chassa violemment.

« Ce n’est rien Ramo, on va te trouver un médecin, ne t’inquiète pas… tu penses la même chose Churchill. Dis-lui que tu penses la même chose ! » Churchill ne croyait pas Marcos et il ne disait rien, la seule chose qu’il faisait c’était de porter Ali sur son dos sans savoir où il allait.

«  Je vais mourir… je vais mourir les gars
- Mais putain ! Tu ne sais pas dire autre chose ! – cria en pleurs Marcos – tu vas vivre, tu vas manger ton gâteau d’anniversaire et baiser dans une grande maison avec la plus belle femme d’Istanbul. Tu vas voir demain le Chacal va ranger ton château, tu vas venir avec nous voler ce porc ! »

Churchill s’arrêta et posa Ramon par terre : «  je crois qu’il meurt, arrêtons… tu sais aussi bien que moi qu’aucun hôpital de cette ville n’acceptera un enfant de la rue…
- Toi aussi tu commences ! Lève toi on s’en va ! » Commanda Marcos à Churchill.
- Mais putain ! Combien d'entre nous ont-ils pu être sauvés ! Aucun ! Haci, Rafet, Amed, ils sont tous morts dans la rue, sans compter ceux que nous ne connaissons pas ! Aujourd’hui c’est le tour de Ramon. » Face à ces mots Marcos n’avait que ses larmes, il se croyait puissant parmi les opprimés, mais là en confrontation avec le monde extérieur, il n’était que néant, tout comme les siens. Dans ce pays, nous pouvions nourrir des chiens et des chats pour notre propre aisance, mais sauver une vie était une ingratitude. On construisait des hôpitaux ici et là, mais on demandait aux nécessiteux d’aller mourir ailleurs que dans un hôpital.

« La fille…
- Oui – dit Marcos à Ali- qu’es ce que tu veux savoir sur elle ?
- Elle… elle était jolie…

- Oui.
- La  plus jolie d’Istanbul…
- La plus belle.
- Comme celle que je t’avais montré sur l’affiche… celle qui…
- Oui, pareille… en mieux même…
- Tu lui as parlé de moi…
- Oui.
- Elle…elle  t’a dit quoi ?
- Qu’elle voulait te connaître et sortir avec toi.
- Avec moi ?
- Oui, c’est pour ça que tu ne devras pas mourir.

- Je meurs… tu sais… Churchill l’a dit, combien d’entre nous …ont quitté cette vie de chien… comme moi ?
- Mais toi tu vas vivre ! Tu vas vivre je te le dis ! Tu vas vivre ! vivre !
- Arrête…il ne t’entend plus  – lui dit Churchill – je crois qu’il est mort. Il nous faut le laisser ici, sinon la police va croire que nous l’avons tué… on est plein de sang… allez viens… 
- Il faut lui fermer les  yeux Churchill – dit Marcos – il ne faut pas qu’il voit  encore  ce monde de merde »

Churchill ferma les yeux de Ramon et prit Marcos par l’épaule : «  viens, il faut partir. 

- Et leur Dieu Churchill… leur Dieu ne nous a-t-il pas créé  comme il les a  crée ! Ne nous a-t-il pas donné une vie, comme la leur ! Et pourtant eux Churchill ont les faveurs de leur créateur !  Ils sont bien dans leurs voitures ! Dans leurs hôpitaux !  Et leur Dieu ne leur dit rien ! Et leur Dieu leur donne à manger chaque soir ! Un lit ! Des chaussures ! Et nous Churchill on crève ! On ne meurt pas ! On crève comme des chiens au coin d’une rue sans que quelqu’un vienne nous chercher ! On nous jette dans la fausse commune Churchill !  Ils ne nous ont laissé que leur ruines et leurs poubelles ! Et nous Churchill, nous pensions vivre alors que nous étions la mort des autres… »

Mehmet Arabaci


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