Photo
de Tiphaine Porsan
Il ne restait plus que deux
jours avant que la cérémonie ne commence pour de bon. Les
gamins se mirent aux préparatifs comme s’il s’agissait d’un
mariage. Marcos coordonnait la marche des préparations.
Il divisa le groupe en trois sous-groupes de quatre personnes
chacun. Recep, Mehmet le boiteux le Chacal et Ibrahim devaient
s’occuper de trouver un lieu tranquille où ils pourraient
passer les célébrations sans que la police ne les dérange.
Cemil, Abdo, Faik et la Blaine devaient aller chercher Lili
mardi pour la ramener et en attendant trouver un matelas
et chopper autant de sacs à main passibles pour payer les
boissons. Marcos, Ramon, Safet et Churchill devaient s’occuper
du gâteau.
Mais où allaient-il le trouver,
Churchill dit alors : « Vous vous rappelez
de ce gros porc de boulanger qui m’a livré à la police pour
un pain ? Nous avons qu’à lui en voler un. Comme-ça
on sera quitte avec ce con de riche. »
Tout était prêt, du moins c’était
ainsi. Le soir, dans leur squatt habituel les gamins se
regroupaient pour rendre compte de leur journée. On avait
trouvé une bonne planque du côté de la plage, c’était une
ancienne maison abandonnée depuis longtemps. Le Chacal parlait
de la maison comme un palais luxueux « vous verrez
c’est un château, même plus. C’est tellement grand, qu’il
nous faut des voitures pour nous déplacer à l’intérieur.
Nous partons demain pour l’arranger un petit peu. Il y a
une cheminée, nous ferons un feu pour la grillade, à l’étage
il y a plein de chambres, celle de l’Est est la plus jolie,
en plus… » Brusquement, il s’arrêta, personne ne
l’écoutait. Sans savoir pourquoi Ramon crachait du sang.
Il en avait plein la figure.
Churchill
s’approcha de lui et lui dit « qu’es que ce t’as
petit, réponds ! T’es malade ! Dis quelque chose
bordel ! Parle ! – il se retourna vers les
autres – il faut l’emmener à l’hôpital, il est
en train de crever ». il
le prit sur son dos pour l’emmener à l’hôpital. «
Pas la peine de se déplacer tous – dit-il aux autres
– moi et Marcos suffirons. »
Tout au long du trajet Churchill
porta Ali sur son dos, Marcos tentait à chaque fois qu’il
voyait s’approcher une voiture de l’arrêter. Mais aucune
ne s’arrêta. De temps en temps, il demandait à Ali comment
il se sentait. « Je crois que je meurs Marcos.
Regarde moi je suis entrain de cracher du sang, je vais
mourir avant même d’avoir 14 ans… avant même d’être un homme…
de goûter à ce gâteau que l’on devait voler à ce porc… qui
a dénoncé Churchill…
- Ne dis pas des choses pareilles, tu vas vivre,
ce n’est pas grave on a tous saigné. Il tentait
tant bien que mal de le réconforter. N’es-tu pas
le plus courageux d’entre nous Ramo, dis-lui toi Churchill.
Dis-lui qu’il ne va pas mourir, que toi aussi t’as perdu
du sang lorsque la police t’a attrapé et qu’elle t’a tabassé,
dis le lui merde !
- Ne crains rien Ali, le sang c’est comme la pisse… t’en
vides et il se remplace de lui-même, regarde moi je suis
encore vivant
- J’ai froid Churchill, j’ai les pieds gelés… tu sais ce
que je veux ?… Je veux maman… quand elle était encore
là… quand j’étais malade elle … elle me portait comme toi
pour m’emmener chez le médecin… et puis… elle est partie…
loin de moi… »
Marcos, cherchait en vain à
arrêter une voiture : « Connards de riches !
Ils n’ont même pas assez de cœur ces fils de putes pour
s’arrêter une seconde ! C’est encore loin Churchill ?
- Non on n’y arrive… ne t’inquiète pas Ali on y est.
»
Avant
même, qu’ils pénètrent dans l’hôpital un gardien les arrêta :
« cassez-vous de là les chiens !
- Mais monsieur… – dit Churchill – notre ami
meurt, il a besoin de voir un médecin…
- Qu’il aille au diable et vous avec ! Tirez-vous !
Sinon j’appelle la police et eux sauront quoi faire de vous
les déchets de notre civilisation.
- Ecoute-moi tête de con ! – dit Marcos
au gardien – c’est un humain que tu vois mourir, on va
pas manger ton médecin… » Avant même d’avoir fini
ce dont il avait sur le cœur, le gardien les chassa violemment.
« Ce n’est rien Ramo,
on va te trouver un médecin, ne t’inquiète pas… tu penses
la même chose Churchill. Dis-lui que tu penses la même chose ! »
Churchill ne croyait pas Marcos et il ne disait rien, la
seule chose qu’il faisait c’était de porter Ali sur son
dos sans savoir où il allait.
« Je vais mourir… je
vais mourir les gars
- Mais putain ! Tu ne sais pas dire autre chose !
– cria en pleurs Marcos – tu vas vivre, tu vas manger
ton gâteau d’anniversaire et baiser dans une grande maison
avec la plus belle femme d’Istanbul. Tu vas voir
demain le Chacal va ranger ton château, tu vas venir avec
nous voler ce porc ! »
Churchill
s’arrêta et posa Ramon par terre : « je crois
qu’il meurt, arrêtons… tu sais aussi bien que moi qu’aucun
hôpital de cette ville n’acceptera un enfant de la rue…
- Toi aussi tu commences ! Lève toi on s’en
va ! » Commanda Marcos à Churchill.
- Mais putain ! Combien d'entre nous ont-ils pu
être sauvés ! Aucun ! Haci, Rafet, Amed, ils sont
tous morts dans la rue, sans compter ceux que nous ne connaissons
pas ! Aujourd’hui c’est le tour de Ramon. »
Face à ces mots Marcos n’avait que ses larmes, il se croyait
puissant parmi les opprimés, mais là en confrontation avec
le monde extérieur, il n’était que néant, tout comme les
siens. Dans ce pays, nous pouvions nourrir des chiens et
des chats pour notre propre aisance, mais sauver une vie
était une ingratitude. On construisait des hôpitaux ici
et là, mais on demandait aux nécessiteux d’aller mourir
ailleurs que dans un hôpital.
« La fille…
- Oui – dit Marcos à Ali- qu’es ce que tu
veux savoir sur elle ?
- Elle… elle était jolie…
- Oui.
- La plus jolie d’Istanbul…
- La plus belle.
- Comme celle que je t’avais montré sur l’affiche… celle
qui…
- Oui, pareille… en mieux même…
- Tu lui as parlé de moi…
- Oui.
- Elle…elle t’a dit quoi ?
- Qu’elle voulait te connaître et sortir avec toi.
- Avec moi ?
- Oui, c’est pour ça que tu ne devras pas mourir.
- Je meurs… tu sais… Churchill l’a dit, combien d’entre
nous …ont quitté cette vie de chien… comme moi ?
- Mais toi tu vas vivre ! Tu vas vivre je te
le dis ! Tu vas vivre ! vivre !
- Arrête…il ne t’entend plus – lui dit Churchill
– je crois qu’il est mort. Il nous faut le laisser ici,
sinon la police va croire que nous l’avons tué… on est plein
de sang… allez viens…
- Il faut lui fermer les yeux Churchill – dit
Marcos – il ne faut pas qu’il voit encore ce monde
de merde »
Churchill ferma les yeux de
Ramon et prit Marcos par l’épaule : « viens,
il faut partir.
-
Et leur Dieu Churchill… leur Dieu ne nous a-t-il pas créé
comme il les a crée ! Ne nous a-t-il pas donné une
vie, comme la leur ! Et pourtant eux Churchill ont
les faveurs de leur créateur ! Ils sont bien dans
leurs voitures ! Dans leurs hôpitaux ! Et leur
Dieu ne leur dit rien ! Et leur Dieu leur donne à manger
chaque soir ! Un lit ! Des chaussures ! Et
nous Churchill on crève ! On ne meurt pas ! On
crève comme des chiens au coin d’une rue sans que quelqu’un
vienne nous chercher ! On nous jette dans la fausse
commune Churchill ! Ils ne nous ont laissé que leur
ruines et leurs poubelles ! Et nous Churchill, nous
pensions vivre alors que nous étions la mort des autres… »
Mehmet Arabaci
Chapitre
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