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Photo
de Raphaël Meyssan
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Le
mouvement a sa part d'invisible rendue tangible par ce
qu'il évoque dans notre imaginaire. Car on
n'imagine pas que le danseur cesse de danser une fois
sorti de notre champ de vision. Avec la disparition du
corps, le mouvement ne s'achève pas. Il reste en suspend,
il flotte encore quelque part sur scène ou dans notre
imaginaire. Le mouvement du corps dans ce qu'il a de plus
charnel et par l'imaginaire qu'il déploie semble donc
ne jamais finir. Inversement, on pourrait se demander
où et quand il commence. Mais l'origine du mouvement est-elle
seulement concevable ? N'est-il pas arbitraire de considérer
le mouvement entre deux limites : un début et une fin
?
Dans
une certaine mesure, cette interrogation sur le fini ou
l'infini du geste peut s'étendre au-delà de
l'univers de la danse. En effet si l'on reprend l'exemple
du geste " boire sa tasse de thé ", on peut se demander
s'il commence lorsque je saisis ma tasse par son anse,
ou bien dans le trajet que fait ma main posée sur mes
genoux, jusqu'à la tasse... De même, mon mouvement s'arrête-t-il
dès lors que j'ai reposé ma tasse sur la table ou alors
lorsque je repose ma main sur mes genoux ? S'il est difficile,
voire impossible, de définir un début et une fin au mouvement,
c'est sans doute parce qu'il en appelle toujours un autre.
Il n'y a pas de passage de relais entre deux mouvements,
il y a toujours continuité : nous ne cessons jamais de
nous mouvoir. Même l'immobilité est un geste, un geste
très lent. La seule chose qui puisse arrêter le mouvement
d'un corps serait la mort.
Mais
revenons à l'univers de la danse, car c'est dans le corps
du danseur que l'infini du mouvement est le mieux compris.
En effet, n'étant pas défini par un but extérieur, le
mouvement est véritablement pris pour lui-même. Le danseur
travaille avec son essence : l'infini. José Gil l'exprime
en ces termes : " L'infini appartient
au mouvement dansé, il en est la condition. Il suffit
d'imaginer un mouvement en ses deux bouts arrêté, fermé,
achevé dans tous ses éléments constitutifs, énergie, vitesse
qualité, pour qu'il cesse d'être dansé. En ces deux bouts
arrêté : il se prolonge non seulement à sa fin, mais s'ouvre
en deçà de son commencement. "
Le
geste commence bien avant et fini bien après son instant
visible. L'espace qu'il crée contient une part d'invisible
toujours tangible : l'instant visible nous suggère tout
ce que nous ne voyons pas. Cette part d'invisible qui
précède et succède le mouvement nous amène à sonder sa
dimension infinie et plus encore l'espace infini qu'il
habite.
L'espace
existentiel
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Photo
de Raphaël Meyssan
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Le
corps dansant, par la nature de son mouvement, est donc
pris entre deux infinis. Cette situation ne
va pas sans nous rappeler le cri de Pascal dans les Pensées
: " Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini
? "
.
Il nous y décrit admirablement la condition de l'homme
dans l'espace. L'homme est perdu dans un monde infini
qui ne l'attend pas. Il est perdu car il n'a pas de "
lieu " où habiter. Il est désorienté car il flotte entre
deux infinis où tout est trop petit, où tout est trop
grand. Pour Pascal, concevoir le monde sur le modèle de
l'espace infini revient à placer l'homme face au vide
d'un univers sans vie dans lequel aucun ordre ne permet
plus de s'orienter, de se retrouver.
Mais
le mouvement du danseur, bien qu'infini, ne semble pas
perdu. Il crée l'espace qu'il habite et lui
donne sens. Par la danse, l'homme investit l'espace en
lui conférant une signification humaine. Il se projette
physiquement (par le saut...), mais aussi par le sens
(l'orientation et la signification) : le danseur évolue
dans l'espace en donnant sens à cet espace sous ses pas.
" Il est à l'espace " comme on dit que " l'homme est au
monde ". Finalement, peut-être que " le sujet de la danse
se ramène à une représentation de l'homme dans l'espace
où se joue sa condition " (J.C. Galotta, chorégraphe).
Sophie Berrué