On
nous a dit : "les journalistes se doivent de réaliser
un travail objectif, en toute neutralité."
On nous a dit aussi : "Les journalistes peuvent
être subjectifs, mais dans ce cas ils sont partisans".
Nous ne croyons pas au journalisme-tour-d'ivoire.
Nous ne confondons pas non plus journalisme et propagande.
Nous
pensons qu'écrire sur le monde, tenter de le comprendre,
de le sentir et de le faire comprendre, ressentir, nous
y implique définitivement. Nous ne traitons
pas un sujet. Nous nous y risquons.
Le
journalisme objectif, rapporte des faits et rien que des
faits, il pose sur le monde des grilles d'analyses,
il l'expliquer avec des outils, des techniques permettant
de ne pas s'impliquer, de ne pas être subjectif.
Cette idée, très répandue, à
tel point qu'elle est devenue un argument de vente pour
"le journal de référence français",
n'en est pas moins fictive. Certes, le journaliste se
garde souvent de toute sensation quand au réel
qu'il doit appréhender. Mais il ne fait que plaquer
sur cette réalité l'angle d'analyse, le
point de vue de son groupe social. Ces outils, avec lesquels
il pense pouvoir prendre ses distances vis à vis
de son sujet, sont en réalité l'expression
de l'angle d'analyse de sa communauté, celle des
journalistes.
| L'article journalistique
constitue l'un des éléments de notre
langage en société, en communauté.
Le "fait objectif" compose notre langage,
il en est un mot. |
Le
sentiment d'objectivité des journalistes s'accommode
paradoxalement d'une nécessité jugée
"élémentaire" pour
toute publication viable : cibler un public. Les journaux
ne sont créés qu'après la réalisation
d'études de marchés et s'adressent à
des publics différents les uns des autres. Une
fois définie la catégorie à laquelle
ils destinent leur publication, les journalistes doivent
fournir à ce groupe social les informations qui
l'intéresse - ou bien qui devraient l'intéresser.
Le "quotidien de référence" va
ainsi remplir une partie de ses pages et mettre en scène
son information pour le public enseignant qui constitue
une part importante de son lectorat. Ce journal objectif
va donc devoir répondre aux intérêts
supposés de ses communautés de lecteurs.
Mais comment réaliser un travail objectif si le
critère de sélection de l'information est
de répondre aux intérêts d'une communauté ?
Et comment donner à comprendre un monde tellement
différent, si l'on utilise le mode de pensée,
la grille d'analyse, le point de vue de cette communauté,
parce que sans eux elle ne devrait pas le comprendre ?
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Les
journalistes ne vont alors "traiter" un sujet
étranger à son lectorat, dérangeant,
qu'après l'avoir amendé, après
lui avoir appliqué sa grille d'analyse, après
l'avoir ramené à son propre point de vue.
Doucement, sans s'en rendre compte, croyant ne rapporter
que des faits, les journalistes objectifs ramènent
à eux l'étrangeté du monde, sa violence,
son incohérence. Et, sans qu'ils n'y prennent garde,
leur travail ne consiste plus à informer, mais
à rassurer. Leur parole ne nous aide plus à
voir le monde, elle est une mélopée rassurante.
Elle ressasse des images terrifiantes d'avions écrasés
ou d'enfants squelettiques. Elle ne nous dit rien ; elle
nous berce ; elle nous rassure ; elle nous rapproche.
Cette communauté que les études de marchés
ont ciblée, les journalistes l'alimentent. Loin
de lui ouvrir de nouveaux horizons, ils l'aident au contraire
à se replier sur elle-même. En croyant lui
montrer le monde, c'est en fait elle-même qu'ils
lui donnent à voir, tel un miroir. L'événement
international le plus important devient alors un sujet
de communication entre les membres de la communauté,
de la même manière que le plus banal fait
divers "révélateur d'un problème
de société". Car à quoi peuvent
bien nous servir ces lignes imprimées quotidiennement ?
Bien plus à communiquer entre nous qu'à
découvrir le monde, à le comprendre pour
pouvoir agir dessus. L'article journalistique constitue
l'un des éléments de notre langage en société,
en communauté. Le "fait objectif" compose
notre langage, il en est un mot.
Nous
n'avons pas ciblé de public lorsque nous avons
créé l'Asile utopique. Nous voulions au
contraire décloisonner des univers différents.
Dans un même espace, nous voulions mêler des
questionnements politiques à des démarches
artistiques, des préoccupations estudiantines à
celles de prisonniers
Il est certes beaucoup plus
confortable de parler de ce que l'on croit connaître
que de ce qui nous est étranger. Mais les communautés
ne sont-elles pas le meilleur moyen pour mourir idiots ?
Alors, nous avons abandonné les fausses notions
d'objectivité et de subjectivité, nous tentons
de nous éloigner de ce que nous croyons être,
de ce que nous pourrions croire que vous êtes, vous
lecteurs. Et nous nous risquons sur un autre chemin. Sur
ce chemin, le "nous", le "vous", deviennent
"je", "tu", chacun étant unique,
différents, incohérent peut-être.
Cette étrangeté des êtres uniques
n'est pas pour rassurer. Nous pourrions nous mentir encore
et nous réfugier dans ces communautés si
bien définies - finies.
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Photos
de Raphaël Meyssan
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Notre
démarche journalistique est artistique, elle n'a
absolument rien d'objectif ou de subjectif.
Cette démarche est peut-être existentielle.
Chaque sujet que nous abordons nous implique en tant que
personnes uniques. Ce numéro
12 est consacré au corps amoureux, mais essaie
de se distinguer des clichés rassurants que véhiculent
les journaux (combien de numéros sur "la
drague de l'été", "le sexe",
"la pornographie", "les rencontres sur
Internet"). Deux lettres racontent deux expériences
amoureuses de personnes séparées par la
coercition du système pénitentiaire. Si
l'un de nos hebdos avaient abordé ce sujet, il
aurait certainement titré "Aimer malgré
la prison" : une manière de ramener ce
vécu amoureux qu nous est totalement étranger
à une notion supposée universelle "aimer",
que la prison ne rendrait en rien différente ("malgré").
Ces lettres ne sont pas accompagnées d'articles
"objectifs" que vous aurait préparée
la rédaction. Nous aurions, par exemple, pu donner
des chiffres ("des clés pour comprendre").
Cela n'aurait été qu'une manière
de quantifier l'inquantifiable
Le
monde ne peut être ramené à notre
propre logique, à notre compréhension "objective".
Pour l'appréhender, il faut nous y risquer,
accepter d'être gagnés par ces questions
qui nous sont si étrangères. Accepter de
nous perdre, de nous trouver hors-champ. Ces questions
ne concernent pas des communautés sur lesquelles
notre propre communauté poserait son regard. Elles
impliquent des individus et en cela nous impliquent personnellement.
Notre démarche est celle d'un journalisme poétique,
existentiel.
Raphaël Meyssan