Journalisme poétique


Objectivité ? subjectivité ? Ces notions sont inconnues au journalisme que nous essayons de construire. Dans l'Asile utopique, nous tentons une autre voie. Cette petite voix que nous voudrions vous murmurer, nous expose chacun


Photo de Raphaël Meyssan

On nous a dit : "les journalistes se doivent de réaliser un travail objectif, en toute neutralité." On nous a dit aussi : "Les journalistes peuvent être subjectifs, mais dans ce cas ils sont partisans". Nous ne croyons pas au journalisme-tour-d'ivoire. Nous ne confondons pas non plus journalisme et propagande.

Nous pensons qu'écrire sur le monde, tenter de le comprendre, de le sentir et de le faire comprendre, ressentir, nous y implique définitivement. Nous ne traitons pas un sujet. Nous nous y risquons.

Le journalisme objectif, rapporte des faits et rien que des faits, il pose sur le monde des grilles d'analyses, il l'expliquer avec des outils, des techniques permettant de ne pas s'impliquer, de ne pas être subjectif. Cette idée, très répandue, à tel point qu'elle est devenue un argument de vente pour "le journal de référence français", n'en est pas moins fictive. Certes, le journaliste se garde souvent de toute sensation quand au réel qu'il doit appréhender. Mais il ne fait que plaquer sur cette réalité l'angle d'analyse, le point de vue de son groupe social. Ces outils, avec lesquels il pense pouvoir prendre ses distances vis à vis de son sujet, sont en réalité l'expression de l'angle d'analyse de sa communauté, celle des journalistes.

L'article journalistique constitue l'un des éléments de notre langage en société, en communauté. Le "fait objectif" compose notre langage, il en est un mot.

Le sentiment d'objectivité des journalistes s'accommode paradoxalement d'une nécessité jugée "élémentaire" pour toute publication viable : cibler un public. Les journaux ne sont créés qu'après la réalisation d'études de marchés et s'adressent à des publics différents les uns des autres. Une fois définie la catégorie à laquelle ils destinent leur publication, les journalistes doivent fournir à ce groupe social les informations qui l'intéresse - ou bien qui devraient l'intéresser. Le "quotidien de référence" va ainsi remplir une partie de ses pages et mettre en scène son information pour le public enseignant qui constitue une part importante de son lectorat. Ce journal objectif va donc devoir répondre aux intérêts supposés de ses communautés de lecteurs. Mais comment réaliser un travail objectif si le critère de sélection de l'information est de répondre aux intérêts d'une communauté ? Et comment donner à comprendre un monde tellement différent, si l'on utilise le mode de pensée, la grille d'analyse, le point de vue de cette communauté, parce que sans eux elle ne devrait pas le comprendre ?

Photo de Raphaël Meyssan

Les journalistes ne vont alors "traiter" un sujet étranger à son lectorat, dérangeant, qu'après l'avoir amendé, après lui avoir appliqué sa grille d'analyse, après l'avoir ramené à son propre point de vue. Doucement, sans s'en rendre compte, croyant ne rapporter que des faits, les journalistes objectifs ramènent à eux l'étrangeté du monde, sa violence, son incohérence. Et, sans qu'ils n'y prennent garde, leur travail ne consiste plus à informer, mais à rassurer. Leur parole ne nous aide plus à voir le monde, elle est une mélopée rassurante. Elle ressasse des images terrifiantes d'avions écrasés ou d'enfants squelettiques. Elle ne nous dit rien ; elle nous berce ; elle nous rassure ; elle nous rapproche. Cette communauté que les études de marchés ont ciblée, les journalistes l'alimentent. Loin de lui ouvrir de nouveaux horizons, ils l'aident au contraire à se replier sur elle-même. En croyant lui montrer le monde, c'est en fait elle-même qu'ils lui donnent à voir, tel un miroir. L'événement international le plus important devient alors un sujet de communication entre les membres de la communauté, de la même manière que le plus banal fait divers "révélateur d'un problème de société". Car à quoi peuvent bien nous servir ces lignes imprimées quotidiennement ? Bien plus à communiquer entre nous qu'à découvrir le monde, à le comprendre pour pouvoir agir dessus. L'article journalistique constitue l'un des éléments de notre langage en société, en communauté. Le "fait objectif" compose notre langage, il en est un mot.

Nous n'avons pas ciblé de public lorsque nous avons créé l'Asile utopique. Nous voulions au contraire décloisonner des univers différents. Dans un même espace, nous voulions mêler des questionnements politiques à des démarches artistiques, des préoccupations estudiantines à celles de prisonniers… Il est certes beaucoup plus confortable de parler de ce que l'on croit connaître que de ce qui nous est étranger. Mais les communautés ne sont-elles pas le meilleur moyen pour mourir idiots ? Alors, nous avons abandonné les fausses notions d'objectivité et de subjectivité, nous tentons de nous éloigner de ce que nous croyons être, de ce que nous pourrions croire que vous êtes, vous lecteurs. Et nous nous risquons sur un autre chemin. Sur ce chemin, le "nous", le "vous", deviennent "je", "tu", chacun étant unique, différents, incohérent peut-être. Cette étrangeté des êtres uniques n'est pas pour rassurer. Nous pourrions nous mentir encore et nous réfugier dans ces communautés si bien définies - finies.

Photo de Raphaël Meyssan
Photos de Raphaël Meyssan

Notre démarche journalistique est artistique, elle n'a absolument rien d'objectif ou de subjectif. Cette démarche est peut-être existentielle. Chaque sujet que nous abordons nous implique en tant que personnes uniques. Ce numéro 12 est consacré au corps amoureux, mais essaie de se distinguer des clichés rassurants que véhiculent les journaux (combien de numéros sur "la drague de l'été", "le sexe", "la pornographie", "les rencontres sur Internet"). Deux lettres racontent deux expériences amoureuses de personnes séparées par la coercition du système pénitentiaire. Si l'un de nos hebdos avaient abordé ce sujet, il aurait certainement titré "Aimer malgré la prison" : une manière de ramener ce vécu amoureux qu nous est totalement étranger à une notion supposée universelle "aimer", que la prison ne rendrait en rien différente ("malgré"). Ces lettres ne sont pas accompagnées d'articles "objectifs" que vous aurait préparée la rédaction. Nous aurions, par exemple, pu donner des chiffres ("des clés pour comprendre"). Cela n'aurait été qu'une manière de quantifier l'inquantifiable…

Le monde ne peut être ramené à notre propre logique, à notre compréhension "objective". Pour l'appréhender, il faut nous y risquer, accepter d'être gagnés par ces questions qui nous sont si étrangères. Accepter de nous perdre, de nous trouver hors-champ. Ces questions ne concernent pas des communautés sur lesquelles notre propre communauté poserait son regard. Elles impliquent des individus et en cela nous impliquent personnellement. Notre démarche est celle d'un journalisme poétique, existentiel.

Raphaël Meyssan

 

 

 
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Dire les camps

"- Nous étions en train de nous demander comment il faudra raconter, pour qu'on nous comprenne. […]

- Ce n'est pas le problème, s'écrit un autre, aussitôt. Le vrai problème, n'est pas de raconter, quelles qu'en soient les difficultés. C'est d'écouter… Voudra- t-on écouter nos histoires, même si elles sont bien racontées ? […]

- Comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l'imagination de l'inimaginable, si ce n'est en élaborant, en travaillant la réalité, en la mettant en perspective ? […]

- J'imagine qu'il y aura quantité de témoignages… Ils vaudront ce que vaudra le regard du témoin, son acuité, sa perspicacité… Et puis il y aura des documents… Plus tard, les historiens recueilleront, rassembleront, analyseront les uns et les autres : ils en feront des ouvrages savants… Tout y sera dit, consigné… Tout y sera vrai… sauf qu'il manquera l'essentielle vérité, à laquelle aucune reconstruction historique ne pourra jamais atteindre, pour parfaite et omni- compréhensive qu'elle soit…
[…] L'autre genre de compréhension, la vérité essentielle de l'expérience, n'est pas transmissible… Ou plutôt, elle ne l'est que par l'écriture littéraire… […] Par l'artifice de l'œuvre d'art, bien sûr ! […]

- Le cinéma paraît l'art le plus approprié, ajoute-t-il. Mais les documents cinémato- graphiques ne seront sûrement pas très nombreux. Et puis les événements les plus significatifs de la vie des camps n'ont sans doute jamais été filmés… De toute façon, le documentaire a ses limites infranchissables… Il faudrait une fiction, mais qui osera ? Le mieux serait de réaliser un film de fiction aujourd'hui même, dans la vérité de Buchenwald encore visible… La mort encore visible, encore présente. Non pas un documentaire, je dis bien : une fiction… C'est impensable…

Il y a du silence, nous pensons à ce projet impensable. Nous buvons à lentes gorgées l'alcool du retour à la vie."

Jorge Semprun
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