Une « rumeur extravagante »
agite Internet : l'attentat qui a eu lieu au Pentagone
le 11 septembre 2001 ne serait pas du à un avion.
Plusieurs grands journaux français ont élevé
leur voix pour dénoncer cette « désinformation »
propagée tel un virus. Dans un éditorial
publié le 21 mars, Le
Monde enseigne doctement : « L'information
est un travail, avec ses règles, ses apprentissages,
ses vérifications. Grâce à la liberté
qu'offre le Net, certains croient pouvoir s'en émanciper
et propager le faux sans rencontrer les obstacles professionnels,
déontologiques ou commerciaux qui sont ceux des
autres médias. » L'Asile utopique, modeste
webzine qui a diffusé ce « mensonge »
auprès d'environ deux millions de personnes, vient
de prendre une magistrale leçon de journalisme
de la part du quotidien de référence. Tout
peut rentrer dans l'ordre.
Sauf que tout a changé
! Jadis, dans une
autre époque, avant l'existence d'Internet, l'information
était centralisée. Le citoyen avait vis-à-vis
d'elle une relation passive. Il devait se fier à
la parole des journalistes. Aujourd'hui, le lecteur-internaute
dispose d'un pouvoir de vérification directe. Certains
journaux peuvent bien citer des témoins pour accréditer
leur version des faits. Chaque internaute dispose des moyens
de vérifier l'exactitude ou non des propos rapportés
[Voir
notre dossier].
Ce pouvoir, nous nous en sommes
saisi. Vous aussi, lecteurs, vous vous
en êtes emparé. Nous avons présenté
des images invitant à se questionner. Des lecteurs
ont vérifié que ces images n'avaient pas été
modifiées ou inventée. Ils en ont cherché
d'autres. Ils ont posé de nouvelles questions. Ils
ont interrogé d'autres personnes. Ce petit site qui
accueillait 8 000 personnes par mois en a rapidement reçu
quotidiennement des dizaines de milliers, jusqu'à
85 000 en une seule journée. Comment appeler ce mouvement
d'expression et de réflexion de milliers de citoyens
? « Rumeur! » a tranché la
presse.
| Ce petit site qui
accueillait 8 000 personnes par mois en a rapidement
reçu quotidiennement des dizaines de milliers,
jusqu'à 85 000 en une seule journée. Comment
appeler ce mouvement d'expression et de réflexion
de milliers de citoyens ? « Rumeur! »
a tranché la presse. |
Nous nous sommes aussi interrogé
sur le succès de notre dossier « Y
a-t-il un avion dans le Pentagone ? ».
On nous a entre autre accusé d'avoir organisé
un « coup marketing ». « A
côté, la promo Alphen, ça fait artisanat »,
écrit Libération. Sans paraître trop
modeste, nous pouvons avancer que nous n'avions pas prévu
de faire grimper le nombre de visites de ce site de 300
par jour à 85 000. Entre le mépris et la
dénonciation d'une manipulation marketing, peut-être
y a-t-il une place pour l'analyse.
Il est probable que la forme
ludique du dossier ait joué un rôle dans
le succès qu'il a eu. La journée
du 11 septembre 2001 a été violente, traumatisante.
Tous, nous avons été sous le choc. Comment
ne pas faire bloc derrière les victimes et leurs
représentants ? Comment douter, remettre en
cause, enquêter lorsque l'on a besoin, au contraire,
de se soutenir ? Le doute et l'investigation journalistiques
n'étaient pas d'actualité. Grâce au
jeu, on réapprend bien des choses. « Le
jeu des 7 erreurs » est très éloigné
de la forme journalistique classique. Pourtant, il a aidé,
l'air de rien, à douter et enquêter de nouveau.
Une seule vision du 11 septembre
était acceptable : la version officielle.
C'est pourquoi il nous a semblé important de ne
pas opposer une autre thèse, mais de susciter la
capacité de chacun à douter et à
se faire sa propre idée. Nous n'avons pas voulu
donner de réponses toutes faites, mais poser des
questions. Plus précisément : éveiller
le questionnement chez le lecteur. Alors que le 11 septembre
a été vécu de manière collective,
frappant massivement l'opinion publique, nous avons voulu
amener chaque personne à penser individuellement.
Notre démarche n'a pas consisté à
dire « voilà notre thèse que
nous opposons à la thèse officielle »,
mais « la thèse officielle ne fait aucun
doute, essayez de la justifier ». Et chacun
se rend compte soi-même que ce n'est pas possible.
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Photographie
de Sophie Berrué
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De même, dans ce dossier,
nous avions décidé de n'utiliser que des
photographies, laissant de côté
beaucoup d'autres éléments qui font eux
aussi apparaître l'incohérence de la version
officielle. En utilisant uniquement des images, nous nous
sommes volontairement placés sur le même
niveau de compréhension que celui avec lequel nous
avons appris l'événement. La perception
des attentats a, en effet, été exclusivement
visuelle. L'information elle-même fut en majeure
partie télévisuelle. L'utilisation des images
dans notre dossier a eu pour conséquence de replacer
le lecteur sur le même champ d'appréhension.
En éveillant le doute sur l'interprétation
des photographies, ce dossier a ouvert une brèche
dans le mur des fausses évidences que véhiculent
les images. Peut-être ouvre-t-il la voie à
une démarche qui aurait du être naturelle
: penser, douter, enquêter.
Mais, bien sûr, il ne s'agit
pas d'une leçon. Les journalistes du
Monde resteront nos maîtres à penser.
C'est d'ailleurs le rédacteur en chef du quotidien,
Edwy
Plenel, qui rappelle qu'un journaliste doit « être
indépendant de tout pouvoir, apprendre à
penser contre lui-même, se rendre disponible aux
surprises de l'actualité et permettre au lecteur
de se forger librement ses propres convictions ».
Sophie Berrué,
Jean-Sébastien Farez
et Raphaël Meyssan