English

Esprit critique under attack

L'horreur a anesthésié le doute, le pouvoir politique a bafoué la liberté de parole, figeant le monde occidental dans trois minutes de silence symbolique. Silence bref mais inadmissible si l'on réfléchit à sa véritable signification. Silence de la pensée.


On nous a dit qu'après le 11 septembre 2001, plus rien ne sera comme avant. Un autre monde s'est ouvert sous les fondations du World Trade Center, dévoré par ses propres entrailles, dans un nuage de poussière effroyablement beau.

C'est un événement terrible, horrible. Mais l'horreur est d'une telle banalité. Si nous devions commémorer chacune des horreurs dont nous sommes à la fois auteurs et victimes, 365 journées des Patriotes ne suffiraient pas, sans parler de cette aliénante minute de silence revendiquée par les gouvernements comme un acte symbolique fort, nous réduisant plus encore au silence, alors que c'est à ce moment précis que nous devons parler. On ne doit rien aux morts, si ce n'est de vivre, et avant tout de ne pas nous taire. Une minute de silence est une minute en moins à la dénonciation. Les morts sont déjà rendus au silence, ne mourrons pas avec eux.

Nous avons été choqués, l'horreur nous a figés buvant images et commentaires déversés par les médias. Le recul critique était difficile à prendre et nous avons accepté d'être réduit au silence. Nous avons accepté sans ciller les justifications des dirigeants. Devant tant d'horreur, la critique n'a pas lieu d'être… devant tant d'horreur, un gouvernement peut légitiment écrire notre texte à notre place.

Nous avons subi des images incroyables, inimaginables dans l'ordre de notre réalité : nous avons vécu des images de fiction que nous ne pouvions raisonnablement croire possibles dans notre quotidien. Incursion terrifiante de l'impensable, de l'irreprésentable dans notre vie. La réalité elle-même est-elle imaginable ? Comment avons-nous accepté de nous déposséder de notre parole propre pour jouer un texte, un rôle dicté ? Comment l'horreur, le choc, nous ont enseigné l'acception, la soumission, sans protestation, anesthésiant toute capacité vitale de doute ? Ce doute nécessaire à la recherche de la vérité… Ce doute qui nous fait être, irréductiblement. Ce doute, première certitude de Descartes.

Renée Descartes dans les Méditations métaphysiques révèle un "je" qui médite et se questionne. Sa première interrogation porte sur ce que je peux connaître de sûr et de certain. Pour cela il faut mettre en doute tout ce qui peut être faux. Descartes se met donc à douter de tout de façon hyperbolique. De ce cheminement, de cette méthode de connaissance découle sa première certitude, claire, distincte et irréfutable : si je peux remettre en cause mes connaissances sensibles comme abstraites, j'existe toutes les fois que je doute… "Je doute donc je suis", "je pense donc je suis".

L'horreur a anesthésié le doute, le pouvoir politique a bafoué la liberté de parole, figeant le monde occidental dans un silence symbolique. Silence bref mais inadmissible si l'on réfléchit à sa véritable signification : symbole d'hommage à ceux qui ne pourront plus rien dire, ou symbole de mise au pas de l'opinion mondiale interdisant toute expression critique, ou encore symbole de toute les informations passées sous silence.

Se complaire dans le choc, l'émotion, boire les images et les paroles choisies par certains sans s'interroger, c'est accepter le silence, accepter de perdre sa voix, et faire ce que l'on nous dit de faire. C'est accepter; composer, cautionner, incarner une pensée unique.

La date du 11 septembre 2001 a su renforcer un mode de pensée bien peu démocratique : celui de l'accord ou du désaccord sans nuance comme seule issue de réflexion. Car au lendemain de cette journée, toute parole n'appuyant ou n'approuvant pas celle du gouvernement Bush, était nécessairement dans l'autre camp. "Qui n'est pas avec nous, est contre nous" martèle le président des Etats-Unis. La critique est réduite à l'opposition absolue, elle n'a plus de nuance, le monde ne se pense plus qu'en deux couleurs.

Restons vigilants aux signes d'une dictature latente où les réfractaires à cette Grande Lutte du Bien Contre le Mal seront forcément à combattre, forcément du côté des méchants. Restons vigilants aux devoirs que l'hypocrisie des dirigeants tapie sous des augures de bonne foi, nous impose. Restons vigilants face au "devoir de mémoire" auquel le calendrier nous pliera : 11 septembre, sainte journée des Patriotes… "Souvenez-vous, souvenez-vous, souvenez-vous ". Faites votre "devoir" de mémoire, vous devez vous souvenir, ce n'est pas un droit, ce n'est pas un choix : c'est un devoir. Un devoir inscrit au programme d'histoire, une date à retenir par cœur, avec le sens que l'on aura bien voulu lui donner. Pourtant, chaque journée est toujours unique, gardons un regard critique sur celles que certains encensent ou sacralisent.

L'innocence est une fraîcheur qu'il ne nous est pas donné de connaître. Nous ne naissons pas dans un monde où tout nous préexiste : nous le construisons, tous. Nous avons prise sur le monde que nous le voulions ou non. Et ce n'est pas confortable. N'avoir le choix qu'entre deux solutions, le Bien et le Mal, être pour ou être contre, ce serait trop facile : une chance sur deux de ne pas se tromper…

Ni Bonne ni Mauvaise, notre parole pourrait être incommensurable, multiple, riche ailleurs que dans la simpliste et stérile opposition. Seulement différente. Nous pouvons être différents, simplement.

Peut-être pouvons nous choisir de construire le monde sur le mode du multiple deleuzien . Le multiple n'est pas quantifiable, il n'est pas de mesures ajoutées, il ne se définit dans aucune opposition, stratification, hiérarchisation. Il est ouvert, il est possible, sans début ni fin. Il est à l'espace lisse, sans limite, sans frontière, sans référence à une unité démultipliée. En pensant en dehors des cadres et des quantités, au-delà de tout rapport d'opposition, peut-être pourrions-nous vivre mieux, humainement : en acceptant la parole de l'autre, sans simplifier trop vite son ennemi au négatif de soi-même.

Peut-être crois-je à un monde de liberté d'expression sans mesure, où toute parole à lieu d'être dans un espace de compréhension ouvert, et non réduit à celui de l'opposition. C'est en tout cas mon exigence de vie et la voie dans laquelle je m'engage politiquement et artistiquement. Résistons.

Sophie Berrué

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 


Photo de Raphaël Meyssan

Les Unes de journaux sur le 11 septembre (voir le site de Tocsin)

 

L'Asile utopique
Présentation
Archives



désabonnement