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On nous a dit qu'après le 11 septembre
2001, plus rien ne sera comme avant. Un autre monde s'est
ouvert sous les fondations du World Trade Center, dévoré
par ses propres entrailles, dans un nuage de poussière
effroyablement beau.
C'est
un événement terrible, horrible. Mais l'horreur
est d'une telle banalité. Si nous devions commémorer
chacune des horreurs dont nous sommes à la fois auteurs
et victimes, 365 journées des Patriotes ne suffiraient
pas, sans parler de cette aliénante minute de silence
revendiquée par les gouvernements comme un acte symbolique
fort, nous réduisant plus encore au silence, alors
que c'est à ce moment précis que nous devons
parler. On ne doit rien aux morts, si ce n'est de vivre,
et avant tout de ne pas nous taire. Une minute de silence
est une minute en moins à la dénonciation.
Les morts sont déjà rendus au silence, ne
mourrons pas avec eux.
Nous avons été choqués,
l'horreur nous a figés buvant images et commentaires
déversés par les médias. Le recul critique
était difficile à prendre et nous avons accepté
d'être réduit au silence. Nous avons accepté
sans ciller les justifications des dirigeants. Devant tant
d'horreur, la critique n'a pas lieu d'être
devant
tant d'horreur, un gouvernement peut légitiment écrire
notre texte à notre place.
Nous avons subi des images incroyables,
inimaginables dans l'ordre de notre réalité
: nous avons vécu des images de fiction que nous
ne pouvions raisonnablement croire possibles dans notre
quotidien. Incursion terrifiante de l'impensable, de l'irreprésentable
dans notre vie. La réalité elle-même
est-elle imaginable ? Comment avons-nous accepté
de nous déposséder de notre parole propre
pour jouer un texte, un rôle dicté ? Comment
l'horreur, le choc, nous ont enseigné l'acception,
la soumission, sans protestation, anesthésiant toute
capacité vitale de doute ? Ce doute nécessaire
à la recherche de la vérité
Ce
doute qui nous fait être, irréductiblement.
Ce doute, première certitude de Descartes.
Renée Descartes dans les Méditations
métaphysiques révèle un "je"
qui médite et se questionne. Sa première interrogation
porte sur ce que je peux connaître de sûr et
de certain. Pour cela il faut mettre en doute tout ce qui
peut être faux. Descartes se met donc à douter
de tout de façon hyperbolique. De ce cheminement,
de cette méthode de connaissance découle sa
première certitude, claire, distincte et irréfutable
: si je peux remettre en cause mes connaissances sensibles
comme abstraites, j'existe toutes les fois que je doute
"Je doute donc je suis", "je pense donc je
suis".
L'horreur
a anesthésié le doute, le pouvoir politique
a bafoué la liberté de parole, figeant le
monde occidental dans un silence symbolique. Silence bref
mais inadmissible si l'on réfléchit à
sa véritable signification : symbole d'hommage à
ceux qui ne pourront plus rien dire, ou symbole de mise
au pas de l'opinion mondiale interdisant toute expression
critique, ou encore symbole de toute les informations passées
sous silence.
Se complaire dans le choc, l'émotion,
boire les images et les paroles choisies par certains sans
s'interroger, c'est accepter le silence, accepter de perdre
sa voix, et faire ce que l'on nous dit de faire. C'est accepter;
composer, cautionner, incarner une pensée unique.
La date du 11 septembre 2001 a su renforcer un mode de
pensée bien peu démocratique : celui de l'accord
ou du désaccord sans nuance comme seule issue de
réflexion. Car au lendemain de cette journée,
toute parole n'appuyant ou n'approuvant pas celle du gouvernement
Bush, était nécessairement dans l'autre camp.
"Qui n'est pas avec nous, est contre nous" martèle
le président des Etats-Unis. La critique est réduite
à l'opposition absolue, elle n'a plus de nuance,
le monde ne se pense plus qu'en deux couleurs.
Restons
vigilants aux signes d'une dictature latente où les
réfractaires à cette Grande Lutte du Bien
Contre le Mal seront forcément à combattre,
forcément du côté des méchants.
Restons vigilants aux devoirs que l'hypocrisie des dirigeants
tapie sous des augures de bonne foi, nous impose. Restons
vigilants face au "devoir de mémoire" auquel
le calendrier nous pliera : 11 septembre, sainte journée
des Patriotes
"Souvenez-vous, souvenez-vous,
souvenez-vous ". Faites votre "devoir" de
mémoire, vous devez vous souvenir, ce n'est pas un
droit, ce n'est pas un choix : c'est un devoir. Un devoir
inscrit au programme d'histoire, une date à retenir
par cur, avec le sens que l'on aura bien voulu lui
donner. Pourtant, chaque journée est toujours unique,
gardons un regard critique sur celles que certains encensent
ou sacralisent.
L'innocence est une fraîcheur qu'il ne nous est pas
donné de connaître. Nous ne naissons pas dans
un monde où tout nous préexiste : nous le
construisons, tous. Nous avons prise sur le monde que nous
le voulions ou non. Et ce n'est pas confortable. N'avoir
le choix qu'entre deux solutions, le Bien et le Mal, être
pour ou être contre, ce serait trop facile : une chance
sur deux de ne pas se tromper
Ni
Bonne ni Mauvaise, notre parole pourrait être incommensurable,
multiple, riche ailleurs que dans la simpliste et stérile
opposition. Seulement différente. Nous pouvons être
différents, simplement.
Peut-être pouvons nous choisir de construire le monde
sur le mode du multiple deleuzien . Le multiple n'est pas
quantifiable, il n'est pas de mesures ajoutées, il
ne se définit dans aucune opposition, stratification,
hiérarchisation. Il est ouvert, il est possible,
sans début ni fin. Il est à l'espace lisse,
sans limite, sans frontière, sans référence
à une unité démultipliée. En
pensant en dehors des cadres et des quantités, au-delà
de tout rapport d'opposition, peut-être pourrions-nous
vivre mieux, humainement : en acceptant la parole de l'autre,
sans simplifier trop vite son ennemi au négatif de
soi-même.
Peut-être crois-je à un monde de liberté
d'expression sans mesure, où toute parole à
lieu d'être dans un espace de compréhension
ouvert, et non réduit à celui de l'opposition.
C'est en tout cas mon exigence de vie et la voie dans laquelle
je m'engage politiquement et artistiquement. Résistons.
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