Libérer pour réinsérer
Pour une citoyenneté reconstruite

La réinsertion des prisonniers passe par une libération anticipée, pour éviter la récidive. Mais la justice reste sourde à cette logique, en perpetuant des pratiques archaïques indignes de notre temps et de notre pays. La réflexion qui suit est menée par des détenus de longues peines. Ils livrent ici le fruit d'une enquête-collecte de courriers d'autres détenus



La réflexion sur la réinsertion des prisonniers en France est un thème très peu repris par les médias. Aussi nous nous sommes penchés sur ce problème sans a priori et sans être soupçonnés de nous prononcer dans le cadre d'une "pensée unique".

Nous nous sommes inspirés des courriers et écrits de détenus s'étant heurtés à des difficultés lors de leurs demandes de libération conditionnelle ou de permissions de sortie, suite à des années d'emprisonnement. La notion même d'insertion sociale est remise en cause dans le sein même de notre société où existe bon nombre d'exclus et de pauvres. Il serait préférable de parler d'insertions sociales plutôt que s'en remettre à une unicité du mot.

Dès lors une fois posé la relativité d'une telle notion,, il est préférable de partir de ce qui motive les juges à maintenir dans les murs de plus en plus longuement des détenus, et de plus en plus nombreux. Au point que la libération conditionnelle anticipée de détenus est devenue quasi inexistante en France. Quel en est le véritable but, explicite ou pas? Satisfaction d'une opinion publique pourtant réputée versatile dans beaucoup de domaines ? Réduction de la masse des chômeurs ? La survivance économique des prisons et de l'institution carcérale?

La décision finale (de libérer ou pas) est rarement basée sur des critères précis justifiant un refus

Une chose s'impose avec évidence de nos jours : la libération conditionnelle anticipée est source d'une moindre récidive que la peine pleine , comme le montrent les études statistiques de Pierre Tournier, au ministère de la Justice. On constate aussi que le maintien dans les murs n’a que peu à voir avec des motifs moraux, tels que présentés par le discours sécuritaire judiciaire. Quels sont les critères d'évaluation utilisés par la justice, par le juge de l'application des peines, qui seraient déclarés ou implicites?

Des critères existent bien sûr, que nous allons considérer, mais souvent ils sont recouverts par des représentations sociales relatives à la délinquance et la criminalité particulières à une société. Au-delà de ces incontournables images sociales de quelle nature est la gestion du risque de la récidive?

Y réfléchir c'est lever un voile opaque, qui permettrait que cette libération ne soit plus uniquement une "chance" pour les détenus, au sens d'un hasard heureux, mais l'occasion d'une construction d'un projet en vue de renouer le contact avec la société, la famille, tout autant que la vie professionnelle?

Les griefs exposés

Le principal grief émanant des détenus à l'égard des "décideurs', notamment des juges de l'application des peines tout-puissants en matière de libération anticipée, est le caractère subjectif des décisions prises à leur encontre. ils peuvent souvent construire leur projet, faire de sorte qu'il soit accepté dans le cadre de l'exécution de leur peine, la décision finale (de libérer ou pas) est rarement basée sur des critères précis justifiant un refus. Ceci malgré les "raisons" données, purement administratives ("activités peu suivies", "n'a pas entrepris de formation" "suivi des entretiens psychologiques', etc.). Ces motifs fluctuent d'un détenu à l'autre pour des parcours souvent proches. voire identiques. Il apparaît que le, informations nécessaires aux décisions .sont basées, sur des pratiques locales traditionnelle, et moins sur la loi elle-même. D'une juridiction à l'autre les réalités personnelles sont saisies de façon fort différentes. Tel détenu sera refusé dans une prison et accepté dans une autre. en fonction des positions personnelles des juges chargés des dossiers d'exécution des peines. ainsi que des pratiques usuelles locales (ne pas traiter par exemple les premières demandes de L.C.). Certains détenus vont jusqu’à risquer l’isolement en cellule disciplinaire, faisant plus de prison en perdant leurs grâces. Un problème existe bel et bien. qui a trait au manque de transparence dans les décisions judiciaires.

Quels sont donc les critères qui président à ces décisions engageant le destin de tous les détenus ?

Le problème des critères

Les autorités mettent en avant les critères administratifs couramment utilisés pour décider de telles LC. Il y a toutefois nécessité de les passer en revue une à une, et d'y porter un regard critique au vu des réalités, tant sociales que psychologiques.

Les critères administratifs

1) Le maintien des liens avec la famille.
2) L'existence d'un contrat professionnel en relation avec un employeur.
3) La réparation financière des victimes.
4) L'évaluation de la personnalité.

Les choses sont différentes pour ce qui regarde l'évaluation de la personnalité du prisonnier. Et ce critère ouvre la porte à toutes les évaluations subjectives.

Bien que clairement exposés ces critères recouvrent des réalités qui restent à précise

La première d'entre elles est que le détenu n'est pas, invité à participer à sa propre évaluation. Ce qui est un non-sens dans la perspective dune réinsertion sociale. Car il ne peut dans ce cas en tirer les points forts pour lui-même.

La seconde réalité touche à ce qui est observable ou pas. Les trois premiers critères le sont très objectivement :
On peut facilement observer si le prisonnier communique avec sa famille par les lettres échangées avec elle.
De même , on peut savoir s'il existe un contrat de travail ou un certificat d'embauche signé par un employeur.
C'est tout aussi vrai des sommes versées pour la réparation des victimes, puisque les comptes sont tenus par le comptable lui-même.
Mais les choses sont différentes pour ce qui regarde l'évaluation de la personnalité du prisonnier. Et ce critère ouvre la porte à toutes les évaluations subjectives. Rien n'est plus facile de faire parler un comportement à partir des intentions qu'on lui attribue. Une personnalité ne peut se réduire à un ensemble d'actes et à ce qui est observé. On n'échappe pas aux interprétations. Et c'est pourtant sur ce critère quasi-unique finalement dans l’évaluation que va reposer l'essentiel d’une décision de libération ou de maintien en détention.

C'est sur ce point qu'un tel critère clair en, prête le flanc à des dérapages subjectifs importants. Tel détenu sera refusé dans un établissement, alors qu'il serait accepté dans tel autre, et vise versa. Il est donc nécessaire de se pencher plus précisément sur ce critère.

La personnalité du détenu

Le courrier de détenus refusés à des permissions ou à une libération anticipée, fait souvent état d'une évaluation personnelle faisant appel à des problèmes divers rencontrés en relation avec le personnel . Ce personnel montre en général, au cours des entretiens, quatre préoccupations (rarement annoncées comme déterminantes dans ses décisions) ces préoccupations se résument ainsi :

Les critères informels

La conformité aux règles de la vie carcérale
(le détenu s’est-il bien conduit durant son séjour carcéral)

La reconnaissance des faits
(le détenu a-t-il reconnu les faits pour lesquels il a été condamnés ? Quelle attitude a-t-il a leur égard ?)

L'attitude de réparation à l'égard des victimes
(Le détenu regrette-t-il ses actes et a-t-il mis en œuvre une réparation incluant un dédommagement financier volontaire ?)

Le suivi psychologique attestant d'un travail sur lui-même
(le détenu a-t-il entrepris une psychothérapie attestant de son effort pour changer ?)

Voilà donc posé les axes d'évaluation de la personnalité du détenu candidat à une sortie avant l'heure officielle de sa fin de peine. Par eux-mêmes ces axes sont clairs et surtout très légitimes. Mais derrière cette cohérence d'apparence beaucoup de problèmes surgissent comme en témoigne le courrier reçu. Globalement, ce qui serait plutôt à évaluer ce serait l'utilisation d'une telle grille dévaluation générale par le personnel lui-même. Car on sait que le meilleur outil peut créer des catastrophe dans les mains d'un ouvrier incompétent ou inattentif. S'arrêter aux vertus de l'outil ce serait comme prendre la carte pour le territoire, la lettre pour l'objet. Quelle est la réalité des conflits permanents derrière chacune de ces préoccupations ? Examinons-les une à une.

La conformité aux règles

Il n'existe pas de relation entre une bonne conduite dans les murs, d'une part. et la réussite d'une réinsertion, d'autre part

Cette notion de conformité est une notion apparemment de bon sens si on n'y regarde que de loin. Après tout plus un prisonnier obéit à un surveillant, plus il sera enclin à prendre la même attitude à l'égard d'un futur chef au travail. Les règles de vie en société et du travail exigent un minimum de conformité. Quoi de plus logique et de plus simple ? Mais la Société n'est pas basée sur la logique et la simplicité d'un tel schéma. Que se passe-t-il en fait?

Premier constat : il n'existe pas de relation entre une bonne conduite dans les murs, d'une part. et la réussite d'une réinsertion, d'autre part. Ce ne sont pas les détenus qui se montrent les plus dociles en prison qui récidivent le moins. Et il y a de quoi s'interroger devant cette seule constatation. Statistiquement il existe de moins en moins de problèmes de discipline dans les prisons françaises, alors que dans le même temps on parle d'une plus grande récidive. Ce qui confirme encore le fait. Comment donc les, prisons-dortoirs entretiennent en fait - voire génèrent - ce contre quoi elles luttent? Sur Ce point il est nécessaire de faire un effort d'explication en s'éclairant du livre très documenté d'une juriste. Martine Herzog-Evans qui montre que le détenu modèle de l'administration est une abstraction, voire un mythe qui n'a rien à voir avec les capacités à se débattre dans la société. La prison n'apprend pas à gérer les conflits personnels et ceux entre individus. Elle ne donne comme réponse qu'une répression par un règlement. De cela résulte le modèle du détenu conforme, mais incapable de se débrouiller seul face à une situation nouvelle. Les rites carcéraux visent à éliminer toute initiative individuelle imprévisible pour l'administration. On peut donc dire que la gestion des réalités relationnelles et sociales n'est pas du ressort de la prison. Par contre cette dernière privilégie le détenu qui se plie et se soumet au personnel, avec comme satisfaction en retour des passe-droits à la petite sauvette (tabac. circulation dans certains lieux, contacts avec d'autres détenus, alimentation, silence sur certains agissements etc.)

Il apparaît donc que la seule observation des comportements est loin de traduire la réalité de la réalité de la personnalité du détenu. Dans un tel milieu stressant la seule façon d'y réagir est soit l'agression (être sur ses gardes) soit le repli sur soi ("chacun sa vie"). Ce qui est loin de favoriser une re-socialisation en vue d'une réintégration dans la société.

L'effet pervers du critère de conformité va plus loin encore : les juges libèrent volontiers les détenus très conformes . apparemment , alors que les détenus ayant un relatif esprit critique sont handicapés sur ce plan. Comme si ces derniers dérangeaient plus par leur capacité à détourner et faire front au système carcéral. que par leur comportement . Ainsi il existe une suspicion systématique à l'égard des détenus ayant un certain niveau d’instruction. lci opère une vieille croyance que trop de savoir nuit à un bonheur avec les autres. Il est à parier que ce sont ces prisonniers là qui feraient mentir cette mentalité de conformité en se réadaptant trop bien.

Les récidives constatées après la libération des "conformes" ne poussent pas pour autant l'institution judiciaire à réviser ses modèles de pensée, et ainsi revenir sur ses propres erreurs, au contraire ! Les boulons se resserrent pour ,l’ensemble des détenus (la "population pénale") et il n'est pas rare d'entendre tel juge s'étonner , naïvement ou pas : "Pensez donc . on leur accorde des permissions pour se réinsérer, et voilà comment ils nous récompensent !". faisant mine d'ignorer qu'il serait plus probant et surtout plus réaliste de libérer les gens à l'esprit critique plutôt que les conformes. N'importe quel psy pourrait en faire la démonstration. Mais il n'existe pas de réelle politique d’évaluation. et moins encore d'instrument fiable qui poserait les termes d'une prédiction , d'une sensibilité au milieu. On constaterait alors qu'être très sensible à un milieu ne prédispose pas à pouvoir s'adapter à un autre milieu. Une distance aux choses et aux autres est toujours nécessaire pour faire front à la nouveauté de façon créative. [Et ce n'est pas d’injecter quelques psy pour un groupe de parole une fois ou deux par mois qui changera cette donne institutionnelle]

En partant d'une observation de terrain, on peut donc tirer la conclusion assez logique que le fait qu'un détenu s'oppose au milieu carcéral serait de meilleur pronostic pour une réintégration dans la société. Ne dit-on pas qu’un minimum de rébellion et d’esprit critique sont souhaitables, pour une saine citoyenneté ?

En ce qui regarde les détenus quelle est l'image de leur citoyenneté future dans l'esprit des juges? La pensent-ils pour le moins?

Pensent-ils sincèrement que le fait d’être conforme prédispose à une citoyenneté active? Voter c'est

déjà une façon de faire opposition à des idées, d'entrer dans une "rébellion légale" en quelque sorte. Or sur ce plan la prison n'est pas du tout un lieu de vie sociale qui permettrait aux gens de se sentir concernés par les autres. C'est un lieu de grande destruction de l'esprit de responsabilité collective. Or c'est précisément cet esprit qui est au centre d'une réintégration dans une société. Les véritables citoyens sont ceux qui se sentent concerné, par les causes collectives. Mais ce, propos n'est qu'idéal car on sait trop que les institutions n'y poussent guère. Elles préfèrent paralyser leurs sujets, les rassurer, les transformer en consommateurs dociles.

Les thèses sécuritaires reposent sur cette pratique d'endormissement de la citoyenneté. Elles font flores de nos jours.

En conclusion de ce problème, il apparaît que la prison est un lieu où pour survivre il est souhaitable d’apprendre l’inverse de ce que demande une vie en société: l'égoïsme, l'agressivité, le replis sur ses propres intérêts minuscules, l'écart entre les mots et les conduites, une mauvaise Identité plutôt que pas d'identité du tout.

La reconnaissance des faits

Voilà un critère qui n'a qu'une apparence de logique. Pour libérer un détenu il faudrait au moins qu'il regrette ses agissements qui l'ont conduit en prison ! C'est le minimum moral sur lequel les juges évaluent "les chances de sa réinsertion ". Ici des arguments en réponse s'imposent qui vont à l'encontre de cette évidence :

C’est d'abord le fait d’innocence ou bien de peine outrancière. Tout simplement. Quand on sait que chaque année près de 2000 personnes sont arrêtées puis relâchées pour être innocentées à la suite d'un séjour en prison, il faudrait bien reconnaître que, sur un plan statistique, parmi les condamnés il existe des innocents ! Certes de tels propos ressemblent à de la langue de bois quand on sait que beaucoup de condamnés ne reconnaîtront jamais le fait d'être coupables. Mais ceux qui sont réellement innocent renoncent rapidement à se faire entendre dans cette masse passant d emblée en prison pour ridicule. Et ce ne sont pas les affaires les plus limpides souvent donc les plus exposables.

Enfin la façon de rendre la justice peut expliquer certaines de ces erreurs. On sait que la procédure criminelle (de nature "Inquisitoire") en France vise surtout à présenter une plausibilité de la culpabilité plutôt que la démonstration de la vérité. Les jury, ont souvent à trancher avec un degré d'incertitude important. Et il est rare que le doute ne sème pas la suspicion, et n'entraîne de facto la condamnation. Contrairement à ce qui se proclame, le doute ne profite jamais à un accusé. La façon de juger impérativement de situations incertaines va à l’encontre de cette maxime. Il est rare, de l'aveu même d’un président de Cour d’assises, qu'un juré maintienne une opposition face à d'autres jurés majoritaires. Tout groupe humain en effet Pousse à un esprit de conformité très peu conscient, face auquel la conscience personnelle pèse très peu. Tout ensemble d'hommes réunis recherche immédiatement une autorité, qu'ils trouvent toute désignée ici en la personne d'un président (qui assiste aux débats, ce qui n'est pas neutre). Et de nombreux drames en résultent certainement pour les accusés.

Ce serait remettre en cause l'objectivité d'une justice que d’interroger ce point. Et pourtant les peines s'allongent de plus en plus, ce qui devrait alerter l'opinion publique

Ce qui est de loin plus fréquent est l’outrance de la peine. Elle se heurte en général à une étrange surdité collective. Ce serait remettre en cause l'objectivité d'une justice que d’interroger ce point. Et pourtant les peines s'allongent de plus en plus, ce qui devrait alerter l'opinion publique. Ceux qui se révoltent contre ces tendances ont moins de chance encore de pouvoir sortir de façon anticipée, le critère n'étant pas rempli aux yeux du juge.

Dans un cas comme dans l'autre (innocence et outrance) il s'agit bien pourtant d'erreurs judiciaires. Condamner une personne à cinq ans au lieu de deux constitue bien une erreur ! Le fait existe plus couramment qu'on ne le croit du fait de cette allongement des peines, du fait qu'il n'existe pas de quotas, mais seulement des maximums dans le code pénal. Cela laisse une part d’arbitraire importante dans le prononcé de la sanction qu'un fait appelle. Dès lors sachant que de telles erreurs peuvent exister comment demander à ce que le critère "reconnaissance des faits" puisse être rempli.

Il y aurait tout lieu de ne plus faire mention de ces faits pour lesquels la personne fut jugée. et pour lesquels elle a payé d'une partie de sa vie. Il serait préférable de se tourner, vers l’avenir en fonction d'un projet personnel. Rester dans le passé culpabilisant c'est pour le personnel reconnaître son impuissance à accomplir avec le détenu un travail de changement. C'est pour l'institution judiciaire une attitude qui relève de la magie, c'est à dire de la toute-puissance de la pensée. Et pas des actes.

Pour les détenus ayant reconnu leur culpabilité quant aux faits reprochés, prétendre qu'ils seront prédisposés à récidiver du fait qu'ils ne s'en repentent pas. est chose assez irrationnelle. Ces derniers ne le savent pas eux. mêmes. Et puis, si une bonne repentance protégeait d'une récidive, cela se saurait. C'est ignorer (au faire mine d'ignorer) que les délits et crimes résultent la plupart du temps de conduites non calculées et purement compulsives. Il peut bien sûr exister des exceptions. Il y a donc des nuances importantes dans le refus de repentance, qui tiennent souvent dans le refus du système lui-même.

Reste le travail réel avec un psychologue. C'est une démarche qui est souvent demandée avant une libération anticipée, voire une permission.

Il s'agit dans ce cas d'un travail sur les faits eux. mêmes, et non pas d’un travail proprement de psychothérapie. Ce dernier est un critère en soi. Dans le cas des faits eux-mêmes, il s'agit de faire le bilan avec un psy sur ces seuls faits que la justice a eu à considérer. Coupable entièrement, partiellement ou pas, il y a toujours matière à se situer, et trouver un sens. Car un psy n'a jamais à se positionner par rapport à une culpabilité réelle au pas. Ce n'est pas son problème ?

On peut dire que ce critère de reconnaissance des faits reste dans un grand flou dans son évaluation chez un détenu. Surtout cette attitude à l’égard des faits n’est pas une garantie qu’une réinsertion sera réussie. La seule volonté de ne pas reproduire ces faits n’est pas un indice prédictif fiable. Non pas que le détenu sait de mauvaise foi, mais parce qu'il ne maîtrise pas plus l'avenir que chacun d'entre nous. La sincérité à l'égard d'un repentir est du domaine purement émotionnel.

" On ne peut pas être sincère et en avoir l'air " disait André Gide. Mais le paradoxe de la justice est de demander une attitude de sincérité à un détenu à son égard, alors que c'est cette même justice qui l'a condamné. Dans la réalité le personnel pénitentiaire ne croit pas un instant qu'il puisse y avoir une relation transparente entre le détenu et lui même.

Il est donc certainement inadéquat de lire évaluer la conduite des détenus par ceux-là mêmes qui ont une mission principale de répression. Cette confusion amène à une relation qui est surtout perverse. Une évaluation demande surtout de la distance et un statut neutre (c'est à dire dégagé d’objectifs précis), sinon il s'agit d’un affrontement entre deux pouvoir plus ou moins masqués. Chacun essaie d’avoir l’autre, et les intention n’y font rien, sinon de se donner bonne conscience. Un détenu ne se méfie jamais autant d'un membre du

personnel que lorsque celui-ci lui vante les bienfaits d'une coopération. Il s'agit là de ce que

provoque le milieu carcéral et qui échappe à la bonne volonté de tout le monde.

L'attitude de réparation a l’égard des victimes

Il y a peu de choses à dire sur ce plan, car la justice traduit ce critère en termes de contribution financière volontaire. Si on accepte de verser X francs par mois, on fait acte de réparation. L'argent versé témoigne donc à lui seul de cette attitude. Mais le mot réparation a un autre écho, plus humain, moins financier.

Réparer reste bien sûr quelque chose de plus personnel et plus psychologique. Mais cette dimension est en dehors des préoccupations déclarées des juges. Sur ce plan ils s'en remettent aux psychologues et psychiatres.

Les psy ont une fonction d'accompagnement qui peut jouer en faveur dune prise de distance, et dune prise de conscience. Mais à condition que les psy ne participent pas à l'évaluation des conduites des détenus. Et cela pose toujours problème dans la tête des détenus. Un doute existe toujours.

Le suivi psychologique

C'est le dernier critère. qui attesterait de la volonté de changement du détenu. Mais ce suivi est devenu une tarte à la crème dans la relation de pouvoir entre le personnel et les détenus.

Ces derniers vont consulter avant de demander une permission ou une libération. Cette démarche leur est demandée formellement, et la refuser constitue un manquement important dans un dossier (selon le courrier des détenus, il devient de plus en plus rare qu'il soit accordé une permission sans ce passage chez le psy. Précaution oblige. Mais de quelle nature est cette précaution ?). En fait trois entretiens suffisent souvent au personnel pour marquer la bonne volonté du détenu! Rien de sérieux dans tout cela en fait.

Qu'arrive-t-il quand un détenu souhaite entreprendre un véritable travail sur lui-même. en faisant fi de la pression institutionnelle?

Finalement, la prison lui renverra ses consultations comme une nécessité au sens surtout médical; " Il en a besoin parce qu'il est malade !" . La question du sens de cette démarche pour le détenu lui-même ne sera jamais posée comme telle. Il sera regardé comme fragile, et si un jour il s'énerve on mettra cela sur le compte de cette fragilité, en faisant fi d'une réflexion sur ce qui fait problème. Le tour sera joué. Tout doit pouvoir s'expliquer clairement pour l'entourage. Ainsi d’une démarche courageuse au départ lui sera interprété une conduite provenant des problèmes personnels rédhibitoires.

En fait la prison " psychologise " de plus en plus facilement les conduites des détenus, pour

n'avoir pas à réfléchir à leur mal-être du à la prison elle-même, et moins encore à leurs droit.

On pourrait donc croire que le personnel a fait sienne l'image du détenu qui évolue ? Nenni. La mentalité du personnel, ainsi que des juges en général, est assez clairement qu'il n'existe pas de vrais changements chez les délinquants. Les détenus sont perçus comme peu susceptibles d’évolution. Cette mentalité va pourtant à l'encontre des discours sur la réinsertion sociale. C'est sur cette certitude que repose les refus de libération anticipée, voire de permission.

La justice ne changeant pas de méthode, elle ne change pas son regard sur le détenu et ainsi, elle le fixe dans une image qu’elle réduit à des faits remontant à plusieurs années. La psychothérapie est donc un nouveau gadget pour elle: les juges, refusant de libérer, montrent qu'ils ne peuvent pas adhérer à une image évolutive du détenu fut-ce par le moyen de la psychothérapie.

Si le détenu réussit quand même à passer outre ces schémas et à la pression collective - ce qui relève déjà d'un exploit - il ne pourra pas pour autant passer les étapes nécessaires à une psychothérapie. Déjà pénibles à l'extérieur ces étapes sont quasi impossibles en milieu carcéral. Un détenu ne peut se laisser aller à se relâcher, ou à se replier sur lui de façon dépressive. Le fait de passer des périodes agressives ou passives qu'on rencontre dans toute thérapie l'exposerait trop aux autres détenus, ainsi qu'aux membres du personnel pour la plupart non formé à entendre ces réactions. La sanction est immédiate et se traduit par des séjours en cellule disciplinaire Isolée. Pour le peu que le détenu soit dépressif, sans qu'il le reconnaisse vraiment. le risque est grand dune tentative de suicide. C'est ce qui se passe souvent en milieu carcéral. On ne peut prendre ce genre de démarche à la légère, comme semble le faire le personnel quand il demande (conseille " fermement ") d'aller consulter dans le but d'un meilleur dossier.

Si cette libération n'est pas un dû officiel (un "droit"), il est temps de la faire entrer dans un droit positif et national, comme dans la majorité des pays européens

Quant à la fameuse "obligation de soins psychologiques" , Il faut s'y attarder un instant pour en montrer le ridicule. Le mot " soin " implique qu'il s'agit d'une démarche médicale. qui n'a rien de commun avec la recherche d'un axe personnel pour soi-même. La psychothérapie n'a que peu à voir avec la médecine, comme chacun sait. La justice n'en est pas encore informée qui demande aux gens stigmatisés comme "malades" d'aller se faire refaire le mental par un médecin spécialisé.

Cette expression d'obligation de soins n'est faite que pour rassurer une supposée opinion publique, sorte de monstre à sept tètes de l'apocalypse, qui est appelée à justifier une répression toujours accrue sans moyens réels d'en évaluer le bien fondé. Opinion publique unitaire et abstraite, qui fait oublier qu'elle est multiple et représentée à l'assemblée nationale de façon plurielle et conflictuelle !

Et cette critique peut porter sur tous les cas de figures de détenu, quelque soit leur délit ou crime. sexuel ou de sang. Une démarche volontaire de faire, un travail psy se heurte au contexte carcéral délétère. Faire des catégories entre détenus ne mène qu’à séparer pour mieux gouverner. Il n’existe qu’une seule violence et non pas une propre (non sexuelle) et une sale (sexuelle). Il s'agit là de distinguos moyenâgeux appelés à disparaître, car de nature culturelle. La diabolisation de certains délits amènerait presque à en absoudre certains autres. C'est du moins comme cela qu'est vécue cette tendance actuelle à la névrose de la chose sexuelle. Rien n'est pardonnable ou tout l'est mais rien ne permet de faire un choix, administrativement fondé, entre un meurtre ou un viol. C'est pourtant ce qui se fait actuellement en imposant officiellement une obligation de soirs psychologique, aux détenu, condamnés pour affaires de mœurs, à l'exclusion des autres.

Plus généralement, en conclusion de cette analyse sur le suivi psychologique, on peut dire que cette obligation de soins est conçue par les décideurs – le législateur, le juge, le personnel – comme un moyen supplémentaire de contrarier les sorties et de rallonger les peines effectivement accomplie. Ceci pour un ensemble de plus en plus large de la population pénale. Ce qui était initialement prévu pour une catégorie de détenus se généraliserait désormais à l'ensemble.

 

Conclusion

On ne peut s'empêcher de mesurer l'écart entre la clarté des critères de libération anticipée, leur convergence (comme dirait l'économiste), et d'autre part les pratiques qu'on peut qualifier d'archaïques, vues sous l'angle de l'humanisme et de la rationalité. Si cette libération n'est pas un dû officiel (un "droit"), il est temps de la faire entrer dans un droit positif et national, comme dans la majorité des pays européens. Il l'est d'ailleurs d'ores et déjà dans le droit communautaire européen par les recommandations faites par le comité des Ministres européens (notamment la résolution 76-2, sur le traitement des détenus de longues durées) en novembre 1998.

Il est manifestement indigne que le pays des Droits de l'Homme qu'est la France ne l'ait pas encore fait passer dans les faits.

Enfin insistons sur un point aujourd'hui admis par tous, car scientifiquement démontré: la libération conditionnelle est globalement porteuse de moins de récidive !
Si nous partions de ce fait-là pour l'avenir, tout le monde devrait y gagner.

 

M. Yaloum

 
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Un étudiant, réfugié politique, suicidé dans une prison française

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« L'idée qu'une petite lettre écrite dans quelques mètres carrés... »
novembre 1999

« En prison, rien n'est gratuit »
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« Je suis dans une prison mouroir »
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« Courage Franck ! » Vince
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