L'emprisonnement des exclus

Comment interpréter ce constat : on emprisonne plus les pauvres, les étrangers et les jeunes ?


Photo d'Eduardo Inclan
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Plusieurs sociologues proposent des angles d'attaques. Bernard Laffargue et Thierry Godefroy établissent un lien entre récession économique et inflation carcérale. Loïc Wacquant considère que nous passons "de l'Etat social à l'Etat carcéral". Dans les dictatures, on enferme les opposants politiques. Dans nos démocraties, enferme-t-on les exclus, ceux qui ne profitent pas du système ?

"Plus de chômage, plus d'emprisonnement ?"

Au départ de l'étude de Bernard Laffargue et Thierry Godefroy, un constat : les prisons sont principalement peuplées par des personnes pauvres. "La plupart des personnes arrêtées et condamnées à l'emprisonnement pour des infractions "traditionnelles" (vols, violences, et maintenant stupéfiants) sont issues des milieux touchés par la pauvreté et le chômage. Les détenus se distinguent nettement de l'ensemble de la population par leur situation socio-économique et leur place sur le marché du travail (chômeur ou sans profession définie)."

Les deux chercheurs ont réalisé un parallèle entre le taux de criminalité et celui d'incarcération. Ils ont observé que l'augmentation du nombre des détenus est sans relation avec le nombre de crimes commis.

Ils ont alors introduit une autre donnée : le taux de chômage. "La relation chômage-incarcération est vérifiée indépendamment des niveaux de criminalité enregistrée", expliquent-ils.

Photo d'Eduardo Inclan
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"De l'Etat social à l'Etat carcéral"

Loïc Wacquant, professeur à l'université de Berkeley en Californie, ne se contente pas de constater le lien entre une situation économique médiocre et l'expansion des prions. Il souligne aussi le rôle majeur de la politique : l'Etat a choisi de se désengager de son rôle social et de privilégier le système carcéral.

"A l'atrophie délibérée de l'Etat social correspond l'hypertrophie de l'Etat pénal", explique-t-il. "En Californie, leader national il y a peu en matière d'éducation et de santé publique, reconverti depuis dans le tout pénal, le nombre des détenus consignés dans les seuls prisons d'Etat est passé de 17 300 en 1975 à 48 000 en 1985, avant de franchir le cap des 130 000 dix ans plus tard."

"En période de pénurie fiscale, l'augmentation des budgets et des personnels consacrés à l'emprisonnement n'ont été possibles qu'en amputant les sommes vouées aux aides sociales, à la santé et à l'éducation. Les Etats-Unis ont de facto choisi de construire pour leurs pauvres de maisons d'arrêt et de peine plutôt que des dispensaires, des garderies et des écoles."

Les pauvres, les jeunes et les étrangers : populations cibles

Loïc Wacquant observe que le système pénal s'exerce "prioritairement sur les familles et les quartiers déshérités, et particulièrement sur les enclaves noires des métropoles. En témoigne [cette] tendance maîtresse de l'évolution carcérale des Etats-Unis : un "noircissement" continu de la population détenue qui fait que, depuis 1989 et pour la première fois de l'histoire, les Afro-Américains sont majoritaires au sein des établissements de détentions, bien qu'ils ne pèsent guère que 12 % de la population du pays."

Ainsi, un homme noir a presque une "chance" sur trois de purger au moins un an de prison, et un hispanophone une chance sur dix, contre une chance sur vingt-trois pour un Blanc.

Bernard Laffargue et Thierry Godefroy font le même constat en France. "On peut parler de "population cible" de la justice dans son circuit le plus répressif : un sous-prolétariat et la population la plus fragile sur le marché du travail (jeunes et étrangers)."

Faudrait-il alors parler d'une volonté de gestion ou de contrôle social des exclus ?

Raphaël Meyssan

 
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