Retour sur "l'orthopédie sociale"

Le livre-dénonciation de Véronique Vasseur met sur le devant de la scène le débat sur les prisons dans la démocratie. Depuis les séjours derrière les barreaux de personnalités politiques, les prisons deviennent un sujet préoccupant...


Photo d'Eduardo Inclan
Photo d'Eduardo Inclan

Le remue ménage politico-médiatique à la sortie du livre de Véronique Vasseur"Médecin-chef à la Santé", Editions du Cherche Midi est primordial à décrypter. La première réaction est celle de l'émotion, de la compassion… Ce livre témoigne de sept ans de pratique professionnelle à la prison de la Santé : il est hallucinant de penser qu'un médecin en responsabilité attende sept ans pour vider son sac dans un récit accéléré faisant éclater au grand jour un scoop. Ce scoop : la prison est inhumaine, le lieu de l'enfer. En voilà un scoop !

Dans les années 70, le GIPGroupe d'Information sur les Prisons alimenté et animé par les travaux de Michel Foucault, entre autres, avait levé le voile sur cette réalité de l'enfermement en interpellant l'opinion publique de manière systématique. Ces travaux font écho à ceux d' Erving Goffman"Asiles", "Stigmate", Editions de Minuit qui analysent les milieux clos. Rien de nouveau donc dans le montage de ce scoop médiatique de l'an 2000 : l'isolement par rapport au monde extérieur dans un espace clos, la promiscuité entre "reclus" comme les nomme Erving Goffman, l'obligation de se soumettre à un règlement qui s'immisce dans l'intimité, le quotidien, etc. confinent le détenu à un univers, une institution de type totalitaire. Non, Véronique Vasseur n'a pas inventé ni découvert l'eau chaude !

Dans un reportage filmé en 1991, Renaud VictorRenaud Victor, "De jour comme de nuit", Video 13 Production, FR3 après une méthode d'approche et d'immersion en milieu fermé, passe lui même le dernier mois enfermé de jour comme de nuit. Ce film est évocateur et fonctionne comme référence à un extérieur, un ailleurs synonyme d'une vie difficile, de la misère, de la banlieue, de la drogue, de l'exclusion. La prison est une société humaine comme les autres : elle est organisée autour de règles et de conflits.

Que dire de l'appel lancé à Mme Elisabeth Guigou, garde des Sceaux signé par des VIPcf. "Le Nouvel Observateur" du 20 au 26 janvier 2000 comme le préfet Bonnet, Christine Deviers-Joncour, Loïk Le Floch-Prigent, Pierre Botton, José Bové… "Ce que nous avons vu en prison", disent - ils : l'isolement, la violence, les viols, la pauvreté, les conditions inacceptables d'hygiène…

Photo d'Eduardo Inclan
Photo d'Eduardo Inclan

Rien de nouveau désespérément sous le triste soleil des cellules ! Il est vrai que lorsqu'on s'appelle Mohamed ou Gérard, on a moins de lien avec la presse, les médias et que depuis la prison peut concerner l'élite de ce pays… Il nous faudrait ouvrir les yeux sur des réalités qui n'avaient pas ému grand monde dans le passé ? Pour Patrick Marest de l'OIPObservatoire International des Prisons, 40 rue de Hauteville, 75 010 Paris cet appel "fait gagner dix ans dans le combat mené pour une prison plus humaine". Conscient que la détresse est la même pour tous les détenus : VIP ou anonymes, l'Observatoire International des Prisons soutien cet appel en portant haut et fort des revendications : parloirs intimes, alternatives à l'enfermement. Ce travail de fond, de terrain, de citoyenneté par l'édition d'un guide du prisonnier mené par l'OIP s'inscrit dans la ligne des actions menées par le GIP.

La problématique essentielle est bien celle d'une prison pensée comme un rêve philanthropique qui serait moins pire que la mort. Rationaliser l'humain c'est l'exclure et adopter une prison moderne ou une terminologie propre, sanitaire, aseptisée, c'est gommer ou tenter de désenchanter la réalité prosaïque : souffrance, désinsertion, exclusion. Foucault nous interpelle encore aujourd'hui : "Peut-être avons nous honte aujourd'hui de nos prisons. Le XIXème siècle, lui, était fier des forteresses qu'il construisait aux limites et parfois au cœur des villes. Il s'enchantait de cette douceur nouvelle qui remplaçait les échafauds. Il s'émerveillait de ne plus châtier le corps et de savoir corriger les âmes. Ces murs, ces verrous, ces cellules figuraient toute une entreprise d'orthopédie sociale""Surveiller et punir", Editions Gallimard. Cette orthopédie sociale est à son comble avec la loi de 1875 qui prônait la généralisation de l'emprisonnement cellulaire. L'exemple de la prison de Fresnes est un éclairage précieux par le truchement des écrits de Christian CarlierChristian Carlier, "Fresnes, prison moderne", Syros qui retrace l'histoire de cette institution et de sa place dans le champ pénitentiaire actuel.

Autant d'éléments qui ne peuvent rester lettre morte. En effet, la communauté nationale française est fondée sur la notion de citoyenneté. L'une des conséquences est que chaque citoyen porte une part de responsabilité dans les atteintes à la dignité des personnes humaines, y compris quand il s'agit de détenus ! Ceci ne doit plus être une utopie !

Tony Ben Lahoucine

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 


PRISONS

Prison et citoyenneté

Un étudiant, réfugié politique, suicidé dans une prison française

Pensées enfermées : Témoignage d'un exilé turc

Il faut débattre des prisons

 

Analyses

L'emprison- nement des exclus...

...et des nantis

La libération conditionnelle

Sexualité et prisons

 
 Voir aussi

Lettres de notre correspondant de prison, Franck Astier

« L'idée qu'une petite lettre écrite dans quelques mètres carrés... »
novembre 1999

« En prison, rien n'est gratuit »
janvier 2000

« Je suis dans une prison mouroir »
mai 2000

« Courage Franck ! » Vince
juin 2000

« Il y a une tension presque palpable »
juillet 2000

« Je viens d'entrer dans ma sixième année »
février 2001

« Je suis révoltée quand tu dis que tu n'a pas le droit de joindre ta copine » Viginie
février 2001

« Un grand bol d'air pur »
mars 2001

« Lettres de naïfs »
avril-mai 2001

« Elle doit revenir me voir en septembre »
juillet 2001

« Cela fait un an que la prison fait partie de mon quotidien » Béatrice
août 2001

« J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis senti bien »
octobre 2002

 

L'Asile utopique
Présentation
Archives



désabonnement