Depuis vingt-cinq ans, le "ni droite ni gauche" de Chevènement

Après son départ fracassant du gouvernement, Jean-Pierre Chevènement va-t-il se rapprocher des "républicains de l'autre rive" comme Charles Pasqua ? Pourtant, ses appels à "dépasser les clivages traditionnels" n'ont rien de nouveau. Avec ses coups de gueule, l'ancien ministre de l'intérieur incarne, depuis les années 1970, les déçus des politiques socialistes… et finit toujours par rentrer au bercail


Montage : Sophie Canillac
Vous aussi, sortez Chevènement !

Jean-Pierre Chevènement est depuis toujours un compagnon de route du Parti socialiste qu'il a contribué à créer en soutenant François Mitterrand. Depuis les années 1970, il appelle à dépasser le clivage droite- gauche et entretient des relations à droite. En 1976, il écrit dans la revue gaulliste L'Appel : "je pense que si De Gaulle vivait, il ne verrait aucun inconvénient à adopter l'essentiel des dispositions économiques et sociales du programme commun." Lorsque François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, Chevènement souhaite que l'union "devienne une réalité qui déborde la gauche, qui aille bien au delà des frontières de la gauche" et affirme que "le clivage droite-gauche est dépassé". Dans un numéro de L'Appel consacré aux convergences entre gaullisme et socialisme, il met en avant le "cadre naturel" qu'offre la nation.

Au départ, Chevènement n'apparaît pas comme un homme de droite, mais est considéré comme un gauchiste. En 1983, les communistes dénoncent la nouvelle politique d'austérité. S'associant à leurs critiques, Chevènement démissionne et tente de rapprocher le PCF du PS en valorisant la nation. Soulignant les difficultés auxquelles le gouvernement doit faire face, il appelle à "la constitution d'un gouvernement de salut public" tout en rendant hommage au "président de la République [qui] est très bon dans les épreuves".

En 1984, ministre de l'éducation nationale, il ne cesse d'entretenir ses relations à droite. Pour désamorcer la crise scolaire, il est discrètement aidé par le rédacteur de la Ve République. "Les conseils très fins de Michel Debré m'ont évité de tâtonner", confiera-t-il plus tard. Il participe avec Marie-France Garaud L'une des fondatrices du RPR, aujourd'hui au RPF de Charles Pasqua à un colloque sur "l'identité allemande" à Berlin. Au colloque sur "l'identité française" organisé en 1985 par le Club de l'Horloge Un club qui sert de passerelle entre la droite et l'extrême droiteson nom ne cesse d'être évoqué et cité.

En campagne pour les élections de 1986 et 1988, il demande à la gauche de ne pas "s'alarmer parce que des gens qui votaient à droite pourraient la rejoindre." Dans son livre L'Ardeur nouvelle, Charles Pasqua fait un procès en règle du socialisme, mais décerne un "bon point" à M. Chevènement. Après la défaite des élections législatives, celui-ci revient à la charge et explique que "le paysage politique a changé, l'union de la gauche est derrière nous". Il faut admettre "toutes les recompositions possibles", précise celui qui sera bientôt ministre de la défense.

En 1996, Jean-Pierre Chevènement lance un appel "pour que la France ne se suicide pas par dénatalité" aux côtés de Christine Boutin et de Philippe de Villiers

François Mitterrand l'emporte en 1988. Lors de la guerre du Golfe et du traité de Maastricht, M. Chevènement se joint aux critiques de Philippe Séguin et de Charles Pasqua. Pendant les débats à l'Assemblée nationale sur le traité de Maastricht, il soutient M. Séguin. A cette époque, le Front national développe une rhétorique nationaliste. Chevènement se dit favorable aux quotas d'étrangers proposés par M. Pasqua. Observant que le PS est incapable d'"offrir une perspective à l'électorat populaire" qui le perçoit comme "un parti de l'establishment", il annonce son intention de créer un "organisation nouvelle" et rend hommage à M. Séguin, "gaulliste authentique", qui décline l'invitation. Chevènement fonde finalement son propre parti, le Mouvement des citoyens (MDC). Mais il n'est, en définitive, pas candidat à la présidence de la République et soutient Lionel Jospin, déboussolant quelque peu ses propres militants très critiques vis-à-vis du PS.

En 1996, Jean-Pierre Chevènement lance un appel "pour que la France ne se suicide pas par dénatalité" aux côtés de Christine Boutin La leader des catholiques qui veulent imposer la morale religieuse dans la loiet de Philippe de Villiers. Il publie un article dans la revue Population et avenir dirigée par Philippe Rossillon, qu'il a fréquenté dans sa jeunesse au mouvement "Patrie et Progrès" dont sont issus la plupart de ses camarades du CERES. M. Rossillon travailla aussi avec Jacques Foccart, le dirigeant du SAC Le Service d'Action Civique, la milice politique du gaullismequ'anima aussi Charles Pasqua.

En mars 1997, lors d'un colloque qu'il organise au Sénat, M. Pasqua appelle à débattre de la République en "dépassant les antagonismes habituels", mais Jean-Pierre Chevènement, qui soutient totalement la "gauche plurielle", s'exclame : "Le front républicain ? Cela n'a pas de sens. C'est le sauve-qui-peut". En novembre 1998, M. Pasqua est invité par les parlementaires du MDC à s'exprimer sur le traité d'Amsterdam. Il lance des appels répétés à M. Chevènement pour la constitution d'une liste commune aux élections européennes. L'ancien ministre de l'intérieur rend un hommage appuyé à son successeur : "S'il ne se décide pas [à présenter une liste], j'essaierai de le suppléer, vu qu'après tout, il ne me remplace pas si mal là où il est". Mais Jean-Pierre Chevènement respecte la discipline de la "gauche plurielle" et va même jusqu'à faire liste commune avec le parti socialiste pour les européennes.

Raphaël Meyssan

 
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