Patrie, famille, travail :
l'hommage à Jeanne d'Arc du Front national

Petit essai de décriptage de mise en scène politique


Photo de Sophie Canillac
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Le premier mai est le théâtre de l'appropriation de l'espace public par deux traditions politiques antagonistes : l'hommage à Jeanne d'Arc par le Front national à l'ouest, au pied de la statue équestre de Frémiet place des Pyramides, et le regroupement syndical à l'Est, de République à Bastille , à l'occasion de la fête du travail. Ces manifestations ont pour vocation de donner à voir l'organisation politique à la fois à l'opinion publique et aux militants et donnent lieu à une scénographie réactivant des représentations historiques mobilisatrices. L'utilisation de codes historiques inscrit le Front National dans une tradition politique éclairant et légitimant son action. L'étude de ces codes permet de comprendre quelle filiation iconographique (et donc politique) cette organisation se choisit, et l'apport de ce type de communication par rapport au discours tenu par ailleurs.

Le Front national se présente comme un parti d'ordre, respectable et calme : les militants sont organisés en cortèges régionaux, défilant par ordre quasiment alphabétique, chaque section déposant une gerbe au pied de la statue de Jeanne d'Arc. Le défilé est ouvert par le président du parti, Jean Marie Le Pen, qui, le premier, met un bouquet dédié à Jeanne d'Arc, et est clos par les anciens combattants de l'Indochine et de l'Algérie. Souci de respectabilité, donc, et volonté d'éviter tout " débordement ".

"Si cette année, aucun arabe n'atterrit dans la seine, on pourra considérer la manifestation comme réussie", explique un militant...

Photo de Sophie Canillac
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Cependant, l'étude des symboles mobilisés remet en cause cette apparente intégration démocratique. Ainsi, l'organisation du défilé par " provinces ", exalte l'appartenance culturelle aux " petites patries ", fondant l'attachement nationaliste : certains défilent en costume traditionnel régional, tels les militants de Savoie, manifestant ainsi leur refus de la modernité, l'attachement à la culture des ancètres, et le refus du centralisme parisien - du jacobinisme -. Donner à voir cet attachement au terroir permet de montrer sous une forme acceptable un attachement à la terre sur le modèle barrésien : en effet, si l'on peut être naturalisé français par voie administrative, la possibilité d'être " naturalisé " breton ou savoyard est nulle : cette appartenance régionale est liée au sang, à la transmition d'un attachement au sol par la filiation. La mise en scène des provinces, des terroirs, permet donc de remettre en cause de manière masquée les fondements de la conçeption française de la nation issue de la révolution française et partant la législation de l'immigration qui en découle. La volonté de mettre en scène l'appartenance à une région revient à remettre en cause le droit du sol au profit du droit du sang, et à contester l'apport révolutionnaire en la matière.

Photo de Sophie Canillac
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Le refus du front national d'inclure dans son héritage politique la Révolution de 1789 se manifeste par le recours important à l'iconographie royaliste et catholique, notamment la fleur de lys et le sacré cœur. La forte présence de cette imagerie affirme la nostalgie des militants du Front envers une forme monarchiste de gouvernement, et, partant, exprime en négatif leur non - acceptation de la République, et leur rejet du principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat adopté en 1905. La mise en valeur de cette nostalgie monarchique est renforcée par la présence de militants en costumes renvoyant à un passé pré-révolutionnaire. La mobilisation d'une imagerie royaliste et catholique ne résulte pas d'un " attachement mystique " au roi, elle permet de donner corps à un culte du chef, vécu comme un sauveur messianique face aux " menaces " contre la France. La représentation royaliste correspond à une conception maurassienne de la royauté, seule à même de garantir les bases de la nation France, à savoir l'Eglise et la famille. Cette interprétation est rendue possible par la place qu'occupe Jean Marie Le Pen dans la manifestation, et l'interprétation qu'il donne du personnage de Jeanne d'Arc. En effet, celui ci se place en leader charismatique, menant la manifestation , incarnation de la France, comme en témoignent les slogans " Le Pen, la France ", ou " le Pen président ", revendication pour le moins étonnante en dehors de périodes électorales, si ce n'est dans le cadre d'une acception plébiscitaire de la politique.

Photo de Sophie Canillac
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L'hommage à " Jeanne la libératrice " prend sens dans l'assimilation entre le personnage historique et le leader politique. En effet, le Front national honnore une mémoire de Jeanne d'Arc en tant que " libératrice " du territoire, face à une menace, qui aurait alors été incarnée par l'envahisseur anglais. Le Pen, dans son discours du danger et de la décadence, présente une France mise en danger par l'invasion étrangère que constituerait l'immigration et le " cosmopolitisme ", terme regroupant selon les moments " le complot " de " l'internationale judéo-maçonnique " , de " l'eurofédéralisme ", ou du communisme. Face à ces épouvantails, le leader du Front National se présente comme l'homme providentiel, capable de " libérer " la France. L'assimilation de Jean Marie Le Pen à un personnage messianique est rendu possible par l'organisation d'un amalgame entre des éléments de nature différentes destiné à faire admettre la notion de complot : dans la mise en scène de la tribune place de l'Opéra où s'est tenu son discours, l'affiche monumentale était destinée à réactiver la crainte du communisme datant de la guerre froide en la liant à la construction européenne contemporaine par un processus graphique, auquel s'ajoute l'assimilation entre le communisme stalinien et Lionel Jospin , ce qui lui permet de se poser en réel défenseur de la France, face à des forces " internationalistes ", suspectées de dissoudre la nation, et détenant le pouvoir. Le Front national reprend donc à son compte les notions de " France " et d' " anti-France ", sans les formuler clairement, mais en les faisant passer par des symboles visuels ambigüs, ce qui permet de masquer les emprunts maurassiens.

Photo de Sophie Canillac
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Ces apports sont particulièrement sensibles sur la question de la famille et de la religion, points centraux de l'idéologie frontiste. En effet, la seule revendication politique à proprement parler concerne le revenu maternel, demandé par le cercle national des femmes d'Europe, consistant en un salaire versé aux mères au foyer pour qu'elles puissent serainenement élever leurs enfants. Cette revendication relève à la fois d'une politique familialiste, visant à combler le " trop peu d'enfants " qui affecterait la société française, (déficit d'autant plus décrié par le Front national que les immigrés sont censés se reproduire à un rythme rapide, modalité supplémentaire de " l'invasion " étrangère) et d'une conception traditionaliste du partage des sphères entre le féminin et le masculin, la femme n'étant conçue que dans le cadre de la famille, et valorisée en tant que mère. " A quoi sert d'aller chercher quelquefois un deuxième salaire à l'extérieur si jamais on doit payer cela du fait que votre enfant devienne drogué, par exemple ? est ce que ça vaut la peine ? " déclare Le Pen en 1987. Cette revendication est également liée à conviction que la société doit être solidement structurée pour éviter une " dégénérescence ", le premier cadre structurant étant la famille, les deux autres étant l'Eglise (d'où la forte présence de symboles catholiques, dans une perspective maurassienne) et l'armée. L'armée, en la présence des anciens combattants d'Indochine et d'Algérie est également un symbole fort mobilisé par l'extrème droite frontiste : ceux ci défilent à la fin du cortège, dans un défilé quasi-militaire. Leur présence exalte donc la valeur armée (constitutive de la pensée de droite depuis l'Affaire Dreyfus) mais également l'idée d'une France colonialiste et expansioniste par la nature de la guerre menée par ces anciens combattants.

Photo de Sophie Canillac
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Le Front National se met donc en scène de manière ambiguë, dans la mesure où il tente de conserver les apparences démocratiques (en interdisant par exemple aux militants du GUD de participer à la manifestation) et en se présentant comme un parti d'ordre. Mais la combinaison des symboles utilisés inscrit le Front National dans la tradition barrésienne de l'attachement à la terre, dans le monarchisme rationnel maurrassien, préconnisant une société hiérarchisée, prônant la sexuation des rôles, dans laquelle l'encadrement de l'individu par la famille, l'Eglise et l'armée prévient la nation d'une décadence issue d'une " invasion cosmopolite" polimorphe selon les circonstances, justifiant du recours au chef providentiel plébiscité, " libérateur ", et refusant la notion de République.

Cependant, les mises en scènes utilisées par les manifestants ne sont pas relayées par la presse, qui dans le cas du Monde, les dénonce même comme telles. La tentative de respectabilisation du Front National dans son défilé est déjouée dans les journaux par la place accordée au GUD dans les articles. Il semble donc que ces manifestations déploient leurs imageries plus dans le but de mobiliser les spectateurs et les acteurs physiquement présents, dans la mesure où la presse remet en cause la pertinence de ces actions, critiquant ainsi les organisations qui en sont à l'origine de manière plus profonde, et s'interrogeant sur la validité même de leur rôle politique.

Sophie Canillac

Afin d'éviter tout procès, des bandeaux ont été mis sur les visages pouvant être reconnus

 
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Bibliographie :

-Maryse Souchard, Stéphane Whanich, Isabelle Cuminal, Virginie Wathier, Le Pen, les mots, Paris, 1997. ·

-Gérard de Puymège, " le soldat Chauvin ", in SD Pierre Nora, les lieux de mémoire, Paris, 1986. ·

-Maurice Agulhon, " La traversée de Paris ", in SD Pierre Nora, les lieux de mémoire, Paris, 1986. ·

-Michel Winock, " Jeanne d'Arc ", in SD Pierre Nora, les lieux de mémoire, Paris, 1986. ·

-Jean François Sirinelli, Histoire des droites en France, T. 2 " cultures ", III, x, Paris, 1992

 

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