La journée électorale ordinaire
d'un Etranger français

 

Et un jour, le soleil laissa la place à une colombe ;
Flottement léger,
Etoile gracieuse,
Le soleil ne t'avait pas résisté,
Ni mes yeux.

Et un jour, au pied d'un mur,
Un poète joignis sa voix à celle de l'humanité attristée,
A mes yeux fatigués.


 Et pourtant ce matin je me réveille pour aller voter... tête d'étranger… étrange songe d'une douce matinée de printemps, la peur est mienne : je cherche les raisons de mon geste, sans pour autant arriver à trouver les raisons de ma peur nouvelle.

Depuis des années je n'avais pas eu peur… D'ailleurs pourquoi, aurai-je eu peur ? N'étais-je pas un citoyen comme Jean, Jacques, Jeannette ? Certes, je ne m'appelais pas Philippe, mais j'avais fait toute ma vie en France … Pourtant, aujourd'hui j'avais peur des regards, j'avais peur de signer en face de mon nom… j'ai voté et précipitamment je suis parti… il me fallait quitter le bureau de vote au plus vite, j'étouffais… je m'étranglais… j'avais besoin d'air, j'avais besoin de la liberté… tous les regards me disaient " même si tu votes tu ne restes pas moins un étranger ".

Il fallait partir, mais partir où ? Je mis ma main dans ma poche et j'avais juste 50 francs et ma carte " Imagine R… ". Dans ces moments l'étranger que j'étais ne pouvait plus penser… fallait-il partir en Turquie ? Oui je me suis dit, il faut repartir, commencer à zéro, au moins là-bas, le fait d'avoir une culture française permet de donner une vision positive. Ici être français d'origine étrangère, c'est d'exister comme un babouin importé pour décorer le jardin, le babouin fini d'être un objet décoratif, lorsque la mode passe aux caméléons canadiens…

 Le lendemain, je me suis réveillé avec la même peur au ventre, pyjamas-tangues-haleine-tue-mouche-matinale, inconscience humaine … mes pieds se dirigent vers la boîte aux lettres, en passant devant la cuisine, mes mains attrapent une tasse de café et un bout de tartine… jamais de la vie une distance de deux mètres ne m'avait parue aussi longue à franchir. Cinq minutes… dix minutes… quinze ? Je ne sais pas… ce que je sais c'est que j'ai pensé en ce laps de temps intemporel pour au moins quatre générations d'hommes et de femmes, fini deux tartines et bu un café et un verre de jus d'orange. Mon père disait " un ventre bien garni est une tête bien pensante ", l'équation était simple, depuis hier j'étais con, il me fallait donc manger pour avoir une tête bien pensante.

J'ouvre la boîte. Donc je commence à bien penser. Je tire le tas de feuilles laissé par le facteur et autres distributeurs, je range le courrier, prospectus, tracts et me ronge les doigts… au mon Dieu ! Je viens d'avoir des comportements bizarres ! Depuis que j'ai voté, je ne pense plus comme avant. On dirait que je me métamorphose depuis deux jours, comme dans le roman de Kafka, je change de milieu, homme avant de voter, je suis devenu con après avoir voté.

 Je jette un coup d'oeil rapide dans la presse, la gauche n'a pas fait de vague, on s'en tape ! Je jette un coup d'oeil dans les prospectus le bœuf a la côte, l'agneau se fait rare… Bref ce matin j'ai d'autres chats à fouetter : Combien de fachos y-a-t-il dans ma ville ? Selon le tract laissé par la ville 648 ! 648 ! J'ai la nausée, je re-regarde le prospectus, il me faut au moins cinq kilos d'agneau pour me remplir le ventre et bien penser, mais l'agneau est à 50 francs le kilo, vite le bœuf 45 francs ! Journée de merde, je ne mange pas de volailles.

Je vais mal penser toute la journée, c'est foutu pour toutes les personnes que je vais rencontrer aujourd'hui, ils vont s'en prendre plein la gueule. L'enfer des autres commence dans le bus. Jusqu'à la gare, ils n'ont pas osé bouger le petit doigt. Je les ai tous observé, lui, elle… sont-ils parmi les 648 fachos…

Je recommence à penser. Il faut dire que je suis d'un caractère insupportable lorsque je pense mal et lorsque j'ai faim. Tout se chamboule dans le RER, rien ne va plus, le train s'arrête une fois, deux fois, trois et à la quatrième station je descends prendre un journal régional. Je recommence à compter mes fachos locaux, car il me faut savoir combien ils sont dans les communes voisines, dans les villes que je traverse, etc. Le chiffre me fait peur, ils sont nombreux, je n'arrive plus à compter, j'ai la nausée, des images me traversent l'esprit… la rigueur militaire de mon cerveau les classe dans un ordre croissant, le massacre des communards, la condamnation de Dreyfus, le génocide arménien, le génocide juif, les massacres de Maras (ma ville natale en Turquie)… en somme la misère humaine fait son cinéma dans ma tête, j'essaie de décerner la parle d'or de la connerie humaine à l'un de ses cons barbares. Mais aucun ne la mérite plus que ces cons qui sont allés voter pour les répliques modernes de ces cons historiques.

"Les fachos voient en l'étranger un objet indésirable, mais ces intellos de la gauche bien pensante, eux voient en l'étranger un objet à la mode"

Je redescends du RER et me faufile dans un café-tabac, commande un café et je recommence à penser… il faut partir… partir et ne plus revenir… mais les ami(e)s, les livres ?! Mes livres, ces livres dans lesquels j'avais placé plus de dix années d'argent de poche et deux années de salaires…

Je cherche encore une réponse rationnelle à mon malaise, je quitte le café et j'arrive comme tout songeur-con à l'université, paupières à moitié ouvertes pour donner un aperçu de béatitude plus étendu, je rencontre une amie. On parle de tout et de rien, je commence, dans ces lieux réservés à la connaissance universelle, ma rhétorique de français d'origine étrangère en mal d'assimilation, prit de panique par le regard des autres français d'origine française. Je dis pourtant des choses intelligentes, la fille est une amie, on vote pour le même parti, je connais sa taille de poitrine, de chaussure et ses autres mensurations mieux que sa mère. Pour l'instant on vote encore pour le même parti, les résultats du parti sont médiocres. Elle me pose des questions, je lui pose des questions… la routine quoi !

 Mais, un moment elle met dit "mais tu n'as même pas le droit de vote, de quoi tu parles !". Je crois que ce fut la dernière fois que j'ai observé sa taille, elle était laide dans toute cette beauté physique, elle était comme les autres cons, elle méritait à elle seule la palme d'or de la connerie humaine ! Elle voyait en moi non pas un homme, mais un objet tendance. Les fachos voient en l'étranger un objet indésirable, mais ces intellos de la gauche bien pensante, eux voient en l'étranger un objet à la mode. Aucun, ou peut-être un petit nombre… ne voit en l'homme ce qu'il est une partie de l'humanité réduite à l'individualité, qui est soit jaune, noire ou blanche, malgache, canadienne ou congolaise….

La réalité était là… devant moi… dans ma tête. Même si certains ne voulaient pas voir en moi un homme mais un babouin ou une œuvre d'art déco tendance intello gauchiste ; c'était leur problème. Je ne pouvais pas avec cinquante francs aller bien loin. D'autant, plus qu'il me fallait un avion pour emporter là où j'allais tout mon passé, mes ami(e)s et mes livres. Tant que je vivrai, des cons j'en verrai et tant que les élections existeront j'irai voter. Car ma conscience d'étranger ne s'efface pas. C'est une peur innocente, qu'il me faut gérer et pourtant seule ma peur le sait, combien l'étranger en moi veut enfin faire partie-intégrante de cette société. La critiquer, l'aimer sans avoir peur d'être jugé indésirable du fait de mes origines lointaines… Je souffre de ne pas pouvoir intégrer le débat national dans son ensemble, je suis l'objet unique de mon analyse propre. A une époque où la parité homme-femme fait son bonhomme de chemin, les étrangers sont venus remplacer les femmes.

Mehmet Arabaci

 
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