|
Et
pourtant ce matin je me réveille pour aller voter...
tête d'étranger
étrange songe
d'une douce matinée de printemps, la peur est mienne
: je cherche les raisons de mon geste, sans pour autant
arriver à trouver les raisons de ma peur nouvelle.
Depuis
des années je n'avais pas eu peur
D'ailleurs pourquoi, aurai-je eu peur ? N'étais-je
pas un citoyen comme Jean, Jacques, Jeannette ? Certes,
je ne m'appelais pas Philippe, mais j'avais fait toute ma
vie en France
Pourtant, aujourd'hui j'avais peur
des regards, j'avais peur de signer en face de mon nom
j'ai voté et précipitamment je suis parti
il me fallait quitter le bureau de vote au plus vite, j'étouffais
je m'étranglais
j'avais besoin d'air, j'avais
besoin de la liberté
tous les regards me disaient
" même si tu votes tu ne restes pas moins un
étranger ".
Il
fallait partir, mais partir où ? Je mis
ma main dans ma poche et j'avais juste 50 francs et ma carte
" Imagine R
". Dans ces moments l'étranger
que j'étais ne pouvait plus penser
fallait-il
partir en Turquie ? Oui je me suis dit, il faut repartir,
commencer à zéro, au moins là-bas,
le fait d'avoir une culture française permet de donner
une vision positive. Ici être français d'origine
étrangère, c'est d'exister comme un babouin
importé pour décorer le jardin, le babouin
fini d'être un objet décoratif, lorsque la
mode passe aux caméléons canadiens
Le
lendemain, je me suis réveillé avec la même
peur au ventre, pyjamas-tangues-haleine-tue-mouche-matinale,
inconscience humaine
mes pieds se dirigent vers la
boîte aux lettres, en passant devant la cuisine, mes
mains attrapent une tasse de café et un bout de tartine
jamais de la vie une distance de deux mètres ne m'avait
parue aussi longue à franchir. Cinq minutes
dix minutes
quinze ? Je ne sais pas
ce que je
sais c'est que j'ai pensé en ce laps de temps intemporel
pour au moins quatre générations d'hommes
et de femmes, fini deux tartines et bu un café et
un verre de jus d'orange. Mon père disait "
un ventre bien garni est une tête bien pensante ",
l'équation était simple, depuis hier j'étais
con, il me fallait donc manger pour avoir une tête
bien pensante.
J'ouvre
la boîte. Donc je commence à bien penser.
Je tire le tas de feuilles laissé par le facteur
et autres distributeurs, je range le courrier, prospectus,
tracts et me ronge les doigts
au mon Dieu ! Je viens
d'avoir des comportements bizarres ! Depuis que j'ai voté,
je ne pense plus comme avant. On dirait que je me métamorphose
depuis deux jours, comme dans le roman de Kafka, je change
de milieu, homme avant de voter, je suis devenu con après
avoir voté.
Je
jette un coup d'oeil rapide dans la presse, la gauche n'a
pas fait de vague, on s'en tape ! Je jette
un coup d'oeil dans les prospectus le buf a la côte,
l'agneau se fait rare
Bref ce matin j'ai d'autres
chats à fouetter : Combien de fachos y-a-t-il dans
ma ville ? Selon le tract laissé par la ville 648
! 648 ! J'ai la nausée, je re-regarde le prospectus,
il me faut au moins cinq kilos d'agneau pour me remplir
le ventre et bien penser, mais l'agneau est à 50
francs le kilo, vite le buf 45 francs ! Journée
de merde, je ne mange pas de volailles.
Je
vais mal penser toute la journée, c'est foutu pour
toutes les personnes que je vais rencontrer aujourd'hui,
ils vont s'en prendre plein la gueule. L'enfer
des autres commence dans le bus. Jusqu'à la gare,
ils n'ont pas osé bouger le petit doigt. Je les ai
tous observé, lui, elle
sont-ils parmi les
648 fachos
Je
recommence à penser. Il faut dire que je suis d'un
caractère insupportable lorsque je pense mal et lorsque
j'ai faim. Tout se chamboule dans le RER, rien
ne va plus, le train s'arrête une fois, deux fois,
trois et à la quatrième station je descends
prendre un journal régional. Je recommence à
compter mes fachos locaux, car il me faut savoir combien
ils sont dans les communes voisines, dans les villes que
je traverse, etc. Le chiffre me fait peur, ils sont nombreux,
je n'arrive plus à compter, j'ai la nausée,
des images me traversent l'esprit
la rigueur militaire
de mon cerveau les classe dans un ordre croissant, le massacre
des communards, la condamnation de Dreyfus, le génocide
arménien, le génocide juif, les massacres
de Maras (ma ville natale en Turquie)
en somme la
misère humaine fait son cinéma dans ma tête,
j'essaie de décerner la parle d'or de la connerie
humaine à l'un de ses cons barbares. Mais aucun ne
la mérite plus que ces cons qui sont allés
voter pour les répliques modernes de ces cons historiques.
| "Les fachos voient
en l'étranger un objet indésirable, mais
ces intellos de la gauche bien pensante, eux voient
en l'étranger un objet à la mode" |
Je
redescends du RER et me faufile dans un café-tabac,
commande un café et je recommence à penser
il faut partir
partir et ne plus revenir
mais les ami(e)s, les livres ?! Mes livres, ces livres dans
lesquels j'avais placé plus de dix années
d'argent de poche et deux années de salaires
Je
cherche encore une réponse rationnelle à mon
malaise, je quitte le café et j'arrive
comme tout songeur-con à l'université, paupières
à moitié ouvertes pour donner un aperçu
de béatitude plus étendu, je rencontre une
amie. On parle de tout et de rien, je commence, dans ces
lieux réservés à la connaissance universelle,
ma rhétorique de français d'origine étrangère
en mal d'assimilation, prit de panique par le regard des
autres français d'origine française. Je dis
pourtant des choses intelligentes, la fille est une amie,
on vote pour le même parti, je connais sa taille de
poitrine, de chaussure et ses autres mensurations mieux
que sa mère. Pour l'instant on vote encore pour le
même parti, les résultats du parti sont médiocres.
Elle me pose des questions, je lui pose des questions
la routine quoi !
Mais,
un moment elle met dit "mais tu n'as même
pas le droit de vote, de quoi tu parles !".
Je crois que ce fut la dernière fois que j'ai observé
sa taille, elle était laide dans toute cette beauté
physique, elle était comme les autres cons, elle
méritait à elle seule la palme d'or de la
connerie humaine ! Elle voyait en moi non pas un homme,
mais un objet tendance. Les fachos voient en l'étranger
un objet indésirable, mais ces intellos de la gauche
bien pensante, eux voient en l'étranger un objet
à la mode. Aucun, ou peut-être un petit nombre
ne voit en l'homme ce qu'il est une partie de l'humanité
réduite à l'individualité, qui est
soit jaune, noire ou blanche, malgache, canadienne ou congolaise
.
La
réalité était là
devant
moi
dans ma tête. Même si certains
ne voulaient pas voir en moi un homme mais un babouin ou
une uvre d'art déco tendance intello gauchiste
; c'était leur problème. Je ne pouvais pas
avec cinquante francs aller bien loin. D'autant, plus qu'il
me fallait un avion pour emporter là où j'allais
tout mon passé, mes ami(e)s et mes livres. Tant que
je vivrai, des cons j'en verrai et tant que les élections
existeront j'irai voter. Car ma conscience d'étranger
ne s'efface pas. C'est une peur innocente, qu'il me faut
gérer et pourtant seule ma peur le sait, combien
l'étranger en moi veut enfin faire partie-intégrante
de cette société. La critiquer, l'aimer sans
avoir peur d'être jugé indésirable du
fait de mes origines lointaines
Je souffre de ne pas
pouvoir intégrer le débat national dans son
ensemble, je suis l'objet unique de mon analyse propre.
A une époque où la parité homme-femme
fait son bonhomme de chemin, les étrangers sont venus
remplacer les femmes.
|