Marchandise, droit et Spectacle

Peu à peu, la notion de propriété effectue un glissement. Ce qui se joue, aujourd'hui, c'est l'introduction du droit du commerce comme référence du droit civil. C'est la colonisation de celui-ci par celui-là. Ce qui se joue, c'est le triomphe absolu de la marchandise sur le monde, la nature, l'homme, la société, le droit.


Photo de Patrick Imbert
Photo de Patrick Imbert
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La société du spectacle n'est pas la guerre du Golf virtualisée par le redoublement des écrans de radar et de téléviseurs ; ce n'est pas la retransmission en temps réel de la mort d'êtres humains victimes d'un nouvel ordre mondial tout aussi "spectaculaire" que ses victimes. Ce n'est pas non plus la dédramatisation du pouvoir par l'image d'un président en bermuda et chaussures de ville dans sa résidence d'été, ni sa surdramatisation par l'apparition dans l'or de son palais du même, ou d'un autre, déclarant à l'heure des soirées familiales que "L'Honneur de Notre Pays exige... etc". Ce n'est pas l'abyssale vacuité de l'interview de la star du jour par le journaliste toujours star ou la pesante légèreté du psypitre de service. Même pas - et c'est dire! - les apparitions de tel berger connaissant mieux les horaires du JT et des lignes aériennes internationales que celui de la traite de ses brebis. La société du spectacle n'est pas ce permanent show navrant qui, loin de la résumer ou de l'illustrer, la cache, et ce faisant, y participe.

La société du spectacle, concept clairement défini par Ernest Guy Debord et l'Internationale situationniste, est ce qui se passe quand la marchandise prend toute la place dans la société. Place économique bien sûr, mais aussi place sociale, place culturelle, et même place morale.

Ainsi, la recherche sur le génome humain, qu'elle soit menée par des laboratoires privés ou par des institutions publiques, débouche aujourd'hui sur la prise de brevet. Brevets pris non sur des produits nouveaux inventés par ces laboratoires, mais sur des éléments de la nature - y compris de la nature humaine - bien que l'universalité de ces éléments ne fasse question ni pour les chercheurs, ni pour les penseurs. On pourrait même dire que l'existence de ces molécules élaborées par la nature depuis la nuit des temps est probablement la meilleure définition possible que l'on puisse donner de l'universalité : cela appartient et fait partie de tout et tous, tout et tous procèdent de cela. Imagine t-on telle personne, telle tribu, ayant découvert une plante, un animal, une substance comestible ou doté d'un propriété particulière, en prendre une exclusivité et exiger des royalties sur l'usage que quiconque d'autre en ferait? Encore moins pour leur propre résistance à quelque agent pathogène...

Cette prise de propriété doit, comme à chaque fois dans l'histoire, déplacer les références du droit. Ainsi en a-t-il été de la Controverse de Valladolid et du Code noir, justification de l'esclavage...

L'invention de la "propriété" est un événement moderne que deux continents au moins n'ont connu qu'au travers de la conquête coloniale.Car c'est bien de cela qu'il s'agit. La prise de brevet sur tel ou tel élément de la nature, gène, protéine, enzyme ; la "brevetabilisation" du vivant, y compris des éléments de l'humain ; les brevets d'exclusivité qui accompagnent la modification du patrimoine génétique d'organismes que l'homme modifie par hybridation depuis des siècles pour améliorer ses ressources alimentaires, sont - et ne sont que - la privatisation, la confiscation, la revendication de propriété sur ce qui fait, ce qui est, le nécessaire incontournable de la vie (ressources alimentaires, ressources sanitaires).

Ces prises de propriété, obscènement indues non au regard de l'universalité des droits humains, mais de la plus élémentaire réalité de la vie, transfèrent la propriété de l'espace garantissant l'accès aux moyens de satisfaire les nécessités à l'objet intrinsèque de ces nécessités. Comme si ce qui est la déjà peu acceptable propriété de quelques uns n'était plus la terre d'où jaillit les sources, pas même l'eau, mais la soif elle-même.

Mais cette prise de propriété doit, comme à chaque fois dans l'histoire qu'une revendication sur une terre, un peuple, une connaissance apparaît, conquérir une nouvelle légitimité. Et pour se faire, elle doit, comme à chaque fois dans l'histoire, déplacer les références du droit. Ainsi en a-t-il été de la Controverse de Valladolid, régularisation théologico-juridique de la conquête du continent américain. Ainsi également a-t-on vu se créer l'immonde Code noir, justification philosophico-juridique de l'esclavage...

Ainsi voit-on aujourd'hui plusieurs laboratoires pharmaceutiques, en Afrique du Sud, dénoncer des lois prises par un Etat pour garantir à ses citoyens le meilleur accès possible au traitement de leurs maladies. (Et si un scandaleux précédent juridique fut évité de justesse, ce n'est pas grâce à un ultime recours aux droits humains, mais par une négociation!). Ainsi voit-on aujourd'hui les juristes de la société Danone poursuivre un site internet animé par quelques jeunes graphistes et hébergé par une association, le Réseau Voltaire pour la Liberté d'expression. Ce fleuron de l'agro-alimentaire à dimension internationale voit ses produits inonder les gondoles des grandes surfaces comme les étagères du commerce de proximité. Les frigidaires et armoires des consommateurs sont, de par le monde, le reflet exact de ce triomphe du management moderne. Ce "blue ribbon" de la santé boursière n'a que faire et que craindre de Jeboycottedanone.net. Que ce site accueille 100 ou 100 000 connexions, il n'y a aucun risque pour les produits et le chiffre d'affaire puisque précisément, parce qu'il faut d'abord s'y connecter pour le lire, cela ne concerne que les convaincus d'avance, ceux qui déjà boycottent. (Et encore! Le boycott virtuel ne nécessite même pas une pratique réelle.)

L'enjeu et le sens profond de ces grandes manoeuvres est ailleurs. Aujourd'hui, ce qui se joue au travers de la brevétabilité des gènes, au travers de l'exclusivité d'un traitement opposée à une politique sanitaire dans un pays ravagé par la maladie, au travers de la volonté d'interdire l'usage d'une photo de dessert lacté dans une campagne de protestation somme toute marginale, c'est l'introduction du droit du commerce comme référence du droit civil. C'est la colonisation de celui-ci par celui-là. Ce qui se joue, c'est le triomphe absolu de la marchandise sur le monde, la nature, l'homme, la société, le droit. C'est l'ultime étape du totalitarisme spectaculaire.

Jean-Victor Verlinde

 
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Jean-Victor Verlinde est l'auteur de "L'ordre mon cul ! La liberté m'habite."

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