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Défendre la cause des sans-papiers permet-il d'être élu ?

Les promesses non tenues du candidat Jospin envers les sans-papiers ont-elles eu des conséquences inattendues ? En janvier 1998, dans son livre Plaidoyer pour les sans-papiers (éditions L'Esprit Frappeur), Michel Sitbon analysait que ce choix de Lionel Jospin pourrait bien lui porter préjudice. Il imaginait que les lois Chevènement pourraient décomplexer la droite, dont des éléments pourraient alors faire alliance avec l'extrême droite. Il envisageait aussi qu'une partie de l'électorat se détourne du candidat socialiste et vote pour d'autres candidats de gauche. Dans un tel cas, pensait-il, le Front national pourrait bien devancer le Parti socialiste.

Ces analyses ont été confirmées par les faits : en mars 1998, à l'occasion des élections régionales, une partie de la droite a effectivement fait alliance avec l'extrême droite ; en avril 2002, lors de l'élection présidentielle, le candidat socialiste a perdu 2,5 millions de voix par rapport à 1995 et a été devancé par le candidat Front national. Voici un long extrait du livre de Michel Sitbon.


Photo d'Eduardo Inclan
Les sans-papiers de Saint-Denis, aôut 2002 - Photo d'Eduardo Inclan

Après avoir été élue en reprenant à son compte la revendication d’abrogation des lois Pasqua-Debré, la majorité parlementaire qui a porté au pouvoir le gouvernement de messieurs Jospin et Chevènement s’apprête à voter une loi dite Chevènement, conforme pour l’essentiel à l’esprit des lois Pasqua-Debré, tout comme les travaux de messieurs Joxe et Marchand sous de précédents gouvernements socialistes.

Ainsi le gouvernement fraîchement élu de la gauche « plurielle » déclare explicitement ne pas souhaiter tenir sa promesse électorale.

Pourquoi donc ? S’est-il produit, depuis le temps récent de la campagne électorale, quelque événement nouveau qui justifierait un tel changement de programme ? Pas que l’on sache. Est-ce à dire que les promesses sont faites pour les campagnes ? Les électeurs pourraient être amenés à le penser.

Déjà, il n’y a pas si longtemps, le candidat Chirac ne s’est-il pas fait élire président de la République en promettant de travailler à « réduire la fracture sociale » ? Quelques mois plus tard, son gouvernement avait pratiqué une politique sociale si agressive que ceux qu’on appelle les acteurs sociaux étaient quasiment tous dans la rue. C’était en décembre 1995. Moins de deux ans après, les électeurs ont élu une majorité opposée à celle qui les avait si cyniquement trompés. Or, celle-ci à peine en place, voici qu’elle procède avec la même légèreté à l’égard de ce qu’il est donc convenu d’appeler des « promesses électorales ».

Vous conviendrez peut-être de ce qu’il se pose ici un premier problème. Un problème de fond. Quel est le sens du rite électoral, si de façon aussi manifeste l’électeur peut être systématiquement dépouillé de son choix ? À quoi sert que l’on gaspille l’argent du contribuable à imprimer des « professions de foi », catalogue de ces promesses non tenues ? On est en droit de savoir pourquoi et en quoi se justifierait ce viol manifeste du contrat électoral.

Photo d'Eduardo Inclan
Photo d'Eduardo Inclan

Il semblerait que monsieur Jospin s’en soit expliqué. La « promesse » d’abrogation des lois Pasqua-Debré n’aurait pas la même nature que d’autres « promesses de sa campagne. Celle-ci, selon lui, ne répondait pas aux aspirations de son électorat. S’il l’a avancée, c’était par pure « générosité  ». Rien ne l’y obligeait. Elle ne lui permettait pas de « gagner des voix pour son parti. Au contraire, elle lui en coûtait. C’est parce que la gauche est « généreuse » qu’elle a bien voulu faire campagne avec ce « handicap ». Aucune partie de son électorat n’y serait attachée. Ainsi, il ne se sent lié, quant à cela, par aucun engagement contractuel découlant du vote, puisque aucun vote n’aurait porté là-dessus.

Mis à part le caractère strictement choquant de ce raisonnement et les suppositions vraisemblablement fausses sur lesquelles il repose, on peut légitimement se demander alors pourquoi donc le Parti socialiste aurait ainsi ajouté à son programme, en cours de campagne électorale, ce qui ne s’y trouvait pas avant. Si une telle revendication ne figurait pas dans son programme avant, c’est d’ailleurs en vertu du même raisonnement qu’il nous propose après. Pourquoi la réflexion de monsieur Jospin aurait-elle eu l’occasion de fluctuer ainsi ? Ou bien sa pensée peut-être a-t-elle été constamment cohérente avec la politique qu’il met en œuvre aujourd’hui, auquel cas, faut-il croire que monsieur Jospin est un malhonnête homme ?

Ce serait dommage, car Lionel Jospin s’est fait élire justement, entre autres, parce qu’il inspirait une certaine confiance, essentiellement pour avoir su prendre quelques distances avec son défunt prédécesseur à la tête des socialistes, François Mitterrand, un homme qui n’a pas laissé le souvenir d’une honnêteté exemplaire.

C’est surtout dommage parce que ces messieurs des divers bords, en donnant successivement la nette impression de se moquer également de leurs électeurs respectifs, semblent s’être donné le mot pour les désespérer tous. On peut d’ores et déjà prévoir que, lors des prochaines consultations électorales, il leur sera fort difficile de proposer quelque programme que ce soit sans s’attirer légitimement le sourire moqueur de l’électeur potentiel. Que fera-t-il, cet électeur ? On verra bien, mais il est clair qu’il y aura du travail avant de regagner sa confiance. En quoi cela serait-il une « question de fond » ? simplement parce que c’est la nature du contrat démocratique qui est en cause. En quoi cela touche-t-il notre débat sur les politiques de l’immigration ? Il est vrai qu’on s’en écarte. Sauf si ces politiques sont, comme vous l’affirmez, conçues comme des instruments pour combattre la montée du seul parti ouvertement hostile à la démocratie, le Front national. Il est évident que plus les mœurs démocratiques se dégraderont, plus la légitimité du discours antidémocratique sera grande.

En plus d’apporter éventuellement quelques voix supplémentaires à l’électorat relativement stable de monsieur Le Pen, de telles mœurs risquent surtout de démoraliser l’électorat démocrate, que ce soit celui qui s’est porté sur monsieur Chirac en 1995 ou celui qui a voté pour l’actuelle majorité parlementaire dirigée par monsieur Jospin. Revoter pour celui qui vous a trompé n’est pas toujours facile. Quant à reporter son vote de droite à gauche ou de gauche à droite, lorsqu’on a vu que l’autre est également peu fiable, ça n’est pas évident non plus

Photo d'Eduardo Inclan
Photo d'Eduardo Inclan

Ainsi, il n’est pas impossible que le principal risque encouru par de telles pratiques soit de voir gonfler l’électorat abstentionniste, ou le « vote inutile ». Si le candidat pour lequel je vote n’a aucune chance d’être élu, au moins alors, je suis sûr qu’il ne risque pas de me trahir. Ou bien, si le vote n’a pour moi de sens que s’il peut contribuer à la victoire de mes opinions, ne pouvant faire confiance à personne pour les représenter, je m’abstiendrai. Il suffirait de peu de choses pour que de semblables démarches modifient lourdement la carte électorale qui semble tant vous préoccuper.

Les conséquences de modifications de ce genre du comportement d’une partie des électeurs sont faciles à imaginer : l’électorat du Front national resterait-il stable qu’il n’en verrait pas moins sa part relative augmenter d’autant que celles des autres partis diminueraient, l’abstention et la dispersion des voix augmentant.

Quant à l’intérêt immédiat du parti de monsieur Jospin, il est difficile à comprendre. Ces messieurs sont sûrement assez grands pour raisonner tout seuls – quoiqu’on puisse parfois en douter –, et je suppose qu’ils savent bien que leurs perspectives de gagner une élection se joue toujours à quelques « points » de pourcentage des suffrages exprimés. Que « pèsent » les sans-papiers et la question de l’immigration ? Peut-être pas beaucoup, mais c’est la seule question dont on puisse dire qu’elle passionne ce pays constamment depuis plus de dix ans et, contrairement à ce que semble penser monsieur Jospin, on trouve là certainement la marge qui permet à la gauche de « gagner », quand elle gagne.

C’est un phénomène constant de la vie politique française depuis l’apparition des fameuses lois dites Pasqua, dans leur première version des années de cohabitation 1986-88. En 1988, François Mitterrand put même remporter une belle majorité, malgré l’usure d’un septennat au cours duquel les désillusions s’étaient accumulées. Malgré le Rainbow-Warrior et l’abandon total de l’intention de « changer la vie ». C’était il y a longtemps, mais vous vous en souvenez probablement : l’électorat s’était alors mobilisé fortement en faveur du candidat qui permettait de faire obstacle à un parti qui avait été capable d’imposer ces « lois Pasqua » – et, il faut le dire aussi, de commander le massacre de la grotte d’Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, pendant la campagne électorale, ce qui acheva de mobiliser l’électorat de gauche. Mais aucun analyste ne s’est alors hasardé à prêter à ce simple fait la vertu de mobiliser le raz de marée auquel on assista. Ce n’est pas non plus l’excellent travail de monsieur Séguéla, ni même l’engagement du chanteur Renaud qui auraient suffi à expliquer l’extraordinaire victoire que François Mitterrand enregistra. La question de la politique de l’immigration était alors la seule question de fond qui séparait les candidats Chirac et Mitterrand. Jacques Chirac s’était d’ailleurs lourdement trompé en pensant qu’une des meilleures flèches à son arc s’appelait Charles Pasqua. Celui-ci avait donné son nom à certaines lois dont on discute encore.

Dans la foulée des lois Marchand, perçues comme tendant à compléter le dispositif anti-immigrés, en 1993, force est de constater que la gauche fut balayée. En 1997, elle revint en force, après avoir justement fait cette promesse d’« abroger les lois Pasqua-Debré ». Croit-on que cela comptait pour peu dans la victoire de la gauche ? peut-être. Mais y avait-il autre chose de signifiant dans la campagne de monsieur Jospin ? Les 35 heures, bien sûr, et c’est bien pour ça qu’elles ont été appelées à la rescousse, afin de « dissuader tout procès en trahison  », ainsi que vous l’avez aussi remarqué. Mais croyez-vous qu’à elle seule cette promesse aurait suffi à bouleverser la carte électorale au point que la droite enregistre une des plus terribles défaites de son histoire ?

 

Photo d'Eduardo Inclan
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Pendant que Saint-Bernard était en ébullition, l’état-major du Parti socialiste était, comme nous l’évoquions tout à l’heure, en « université d’été  ». On s’y penchait sur l’analyse de la défaite de Lionel aux élections présidentielles de 1995. Le principal outil de réflexion était un rapport édité aux Presses de Sciences Po dans lequel on apprenait que le candidat Jospin avait bénéficié, au deuxième tour, du report de 28 % des voix qui s’étaient exprimées en faveur de Jean-Marie Le Pen au premier tour. Les socialistes en concluaient un peu vite qu’il suffirait d’augmenter ce pourcentage pour vaincre le candidat de la droite à une future élection.
S’ils s’étaient penchés un peu plus attentivement sur les informations que contenait ce rapport, ils y auraient vu qu’en 1988 le candidat Mitterrand, confronté au même Jacques Chirac qui venait de faire mordre la poussière à Jospin, avait remporté l’élection présidentielle avec une très large marge en recevant lui aussi une part du vote lepéniste, mais beaucoup moins : 16 %.

Le fait que François Mitterrand, en 1988, ait bénéficié de moins de sympathie auprès des électeurs d’extrême droite que Lionel Jospin, en 1995, est difficile à comprendre au regard de leurs profils de candidats. À l’âge où le premier recevait la francisque, le deuxième était militant trotskiste. L’allure de père tranquille que Mitterrand avait réussi à faire passer aurait plutôt dû donner un meilleur résultat que celle de l’instituteur rad-soc Jospin auprès de cet électorat. Si le contraire s’est produit, cela ne tenait, donc, certainement pas à la personnalité des candidats, mais bien à leurs programmes et à la nature de leurs campagnes quant aux questions qui préoccupent cet électorat.

Ainsi lorsqu’un candidat de gauche apparaît comme le rempart de l’antifascisme, les électeurs du candidat fasciste se reportent moins facilement sur lui. Mais, symétriquement, ce candidat de gauche bénéficie d’une mobilisation de l’électorat antifasciste qui lui apporte un avantage décisif tel qu’il bouleverse les données classiques de la confrontation droite-gauche.

Nous nous sommes éloignés du cœur de débat, mais c’est de votre faute. C’est vous qui dites que face « au succès des lepénistes aux élections, il ne suffit pas de se payer de mots. Il faut leur prendre des voix ». Alors, s’il faut parler d’élections, parlons-en sérieusement : si l’on prenait seulement la peine d’observer tous les résultats électoraux de ces dernières années, force serait de constater que la politique défendue aujourd’hui par monsieur Chevènement est probablement la plus suicidaire « électoralement  ».

Mais pourquoi, me demanderez-vous, un parti mènerait-il une telle politique ? Quel est donc le raisonnement qui pourrait présider à de telles inconséquences ? Quel avantage pour son parti monsieur Jospin pourrait-il tirer d’une telle politique ? Nous n’avons, ni vous ni moi, l’avantage de participer aux cellules de réflexion stratégique de ces messieurs, et nous devons donc nous contenter d’observer les effets éventuels de leurs politiques pour tenter de deviner les objectifs qu’ils pourraient être en train de rechercher.

 

Photo d'Eduardo Inclan
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Quel est l’effet le plus clair de la « loi Chevènement » ? L’usine à gaz juridique inventée par les lois Pasqua, dont le résultat manifeste est de mettre le plus d’étrangers possible en situation irrégulière, reste en place. Simultanément, le traitement du dossier des régularisations pourrait aboutir à la décision d’expulsion de plus de 100000 étrangers en situation irrégulière qui ont déposé des dossiers en vue d’être « régularisés  » pour se voir déboutés. Cela ne prenant pas en compte, bien sûr, les dizaines de milliers de sans-papiers qui n’ont pas pris la peine de déposer un dossier, que ce soit parce qu’ils ne faisaient pas confiance à la promesse de monsieur Jospin, ou pour tout autre motif. Eux aussi sont « à expulser ». Ainsi l’État est en position aujourd’hui de devoir organiser de vastes moyens afin d’opérer ce qui serait un spectaculaire déplacement de population. Les lois restant en l’état, on sait par avance qu’il s’agit là d’un dispositif destiné à perdurer. Quel est le sens de tout ça ? que le programme proposé par monsieur Le Pen semble totalement légitime pour l’ensemble du champ politique. Si même la gauche n’a rien d’autre à mettre en œuvre que l’expulsion massive d’étrangers, il va commencer à devenir difficile de voir en quoi ce programme est scandaleux. C’est d’autant plus regrettable que, comme on sait, les données essentielles de la présence d’étrangers en France ne changeront quasiment pas, permettant au Front national de continuer à produire son discours démagogique.

Or, quel est le problème principal de la vie politique française aujourd’hui ? La droite « classique » s’est effondrée. Que ce soit pour avoir mal traité la « fracture sociale », pour avoir fracassé la porte de l’église Saint-Bernard ou pour tout autre motif, le résultat est là. En quoi cela serait-il gênant ? Ce n’est un secret pour personne : dans une telle situation cette droite est, en théorie électorale, obligée de s’allier au Front national. C’est peut-être sa seule perspective réaliste de reconquête du pouvoir à court ou moyen terme.

Il y a pourtant toujours de sérieux obstacles à la mise en place d’une telle politique d’alliance. Ils sont essentiellement psychologiques. Le Front national manque singulièrement de légitimité. Celle-ci est toujours fondée dans ce pays, grosso modo, sur le consensus antifasciste de l’après-guerre. Que fait la gauche lorsqu’elle reprend à son compte le programme du Front national à la lettre ? Elle aide à surmonter ces « obstacles psychologiques » et facilite grandement le mouvement d’alliance entre la droite classique et la droite fasciste. Quel pourrait être l’intérêt de cette gauche dans une telle perspective, me demanderez-vous ? De se retrouver une énième fois comme la détentrice du vote antifasciste. Ni vu, ni connu, je t’embrouille : le tour est joué. C’est fin. Que s’est-il produit au passage ? la même chose que d’habitude : le Front national a progressé, pas forcément en voix, mais sur l’échiquier politique.

Alors, voyez-vous, monsieur Joffrin, je ne suis pas si sûr que vous qu’il faille, cette fois, exonérer les socialistes du soupçon de ce qu’ils jouent, comme d’habitude, avec le feu.

Imaginons qu’ils n’atteignent que partiellement cet objectif : des fractions de la droite s’allieraient au FN, d’autres non, la droite serait divisée et la gauche d’autant plus facilement triomphante. Ce n’en serait que mieux. Il n’empêche, encore une fois, qu’au passage le FN renforcerait ses positions.
En tout cas, cela serait-il ou pas le raisonnement des « stratèges » du Parti socialiste, engeance dont il n’est même pas certain qu’elle existe, ce n’en est pas moins leur stratégie de fait.

 

Photo d'Eduardo Inclan
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Or, quel est le problème que pose le Front national ? Doit-on craindre qu’il gagne les prochaines élections ? Qu’il passe soudainement de 15 % à plus de 30 % des voix, comme le parti d’Adolf Hitler en 1933, outre-Rhin ? On sait qu’il faut au moins ça pour espérer conquérir une majorité relative. Quant à la majorité absolue, nécessaire pour gouverner sans alliés, Hitler lui-même ne pouvait rêver de jamais l’atteindre, même après le traité de Versailles, même dans la crise économique des années 30. Or c’était avant Auschwitz. Depuis l’ouverture des camps en 1945, le fascisme est quasiment tabou : il incarne le mal. Ça n’est pas très pratique pour remporter l’adhésion d’une majorité d’électeurs.

Ne fantasmons pas, monsieur Joffrin. Le Front national ne va pas gagner les prochaines élections. La seule chose qu’il peut espérer aujourd’hui, c’est de « gagner » des alliés. Il n’est pas certain que la politique de monsieur Jospin soit la meilleure pour l’en empêcher.

Et puis, si l’on parle d’élections, peut-être pourrait-on remettre à l’ordre du jour une autre « promesse » non tenue de la gauche : le droit de vote aux immigrés. Cette réforme semble devenue taboue. Pourquoi ? À travers le temps, nous avons connu diverses définitions du corps électoral. Censitaire d’abord, plus ou moins large selon les régimes, le suffrage ne devint accessible aux pauvres qu’en 1848, sur proposition d’un monsieur qui donne son nom à une avenue du 11e arrondissement de Paris : Ledru-Rollin. On appela ça le suffrage universel. Ce n’est qu’en 1945 qu’on s’avisa d’étendre ce suffrage à « la seconde moitié du ciel » : les femmes. Qu’y aurait-il d’inconvenant à étendre une nouvelle fois ce droit aux étrangers résidant sur le territoire national ?

Quelle est la fonction du vote ? Il consiste à élire des représentants qui auront mission d’édicter des lois, ou de les appliquer, pour l’ensemble des personnes résidant sur le territoire national, pauvres, femmes, enfants et étrangers compris. Ce droit est retiré aux enfants au titre de leur supposée immaturité pour juger des questions de l’ordre public. Quant aux étrangers, quel serait le motif qui pourrait légitimer qu’ils ne disposent pas du droit de vote ?

Nous sommes là face à un phénomène constant : la démocratie se cherche. Pendant plus d’un siècle on a pu tranquillement concevoir de parler de « suffrage universel » alors que la moitié des électeurs d’aujourd’hui – les femmes – n’en faisaient pas partie. De même, les révolutionnaires de 1789 et 1793, lorsqu’ils prétendaient énoncer des Constitutions démocratiques, ne répugnaient pas à exclure du suffrage tous les citoyens insuffisamment fortunés.

S’il est souhaitable que le suffrage soit universel, ce n’est pas pour la beauté du geste : c’est parce qu’en retour l’élu devra prendre en charge la situation de tous. La démocratie est le système qui impose que cette relation s’équilibre par le vote : la loi s’applique à tous, et tous peuvent contrôler celle-ci par le moyen de leurs votes.

 

Photo d'Eduardo Inclan
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Lorsque ce droit est refusé aux étrangers, on reconnaît un espace de « non-démocratie » dans l’ordre politico-social. Cette limitation du droit de vote entraîne quasi mécaniquement les dérives que nous enregistrons aujourd’hui. Puisque les élus n’ont pas de compte à rendre aux populations étrangères, ils peuvent les traiter comme ça leur chante.

Le délire démagogique anti-étrangers se porte d’autant plus facilement qu’en faisant leurs petits calculs de boutiquiers les candidats aux divers mandats électoraux n’ont jamais à prendre en compte le vote des étrangers. Si d’aventure on donnait le droit de vote à ceux-ci, on verrait, comme miraculeusement, ce cercle vicieux s’inverser. Pourquoi donc s’obstiner à écarter une telle possibilité ? Si on voulait réellement combattre le lepénisme, ne faudrait-il pas commencer par là ?

Mais ce n’est pas seulement parce que ce serait une solution quasiment magique au problème de la montée du fascisme en France que le droit de vote aux immigrés s’impose. C’est parce que c’est le chemin obligatoire d’une nécessaire démocratisation des institutions. Pourrait-on dire que c’est «  le sens de l’Histoire » ? C’est en tout cas dans le droit fil de l’histoire du suffrage universel. Celui-ci est – encore – tout simplement incomplet. Faudra-t-il reporter longtemps qu’il devienne enfin cohérent ?

Michel Sitbon

 

Plaidoyer pour les sans-papiers Plaidoyer pour les sans-papiers
par Michel Sitbon,
éditions L'Esprit Frappeur
,
janvier 1998
(extrait, pages 18 à 36)

 

 
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