TEMOIGNAGE
Mamadou Traore

C'est probablement une envie de voyage initiatique qui a poussé Mamadou Traore à arpenter l'Afrique, puis l'Europe. Il ne voulait pas rester dans son pays d'origine pour ne pas voir sa vie rester au point mort. Arrivé en France, c'est une forme plutôt cruel d'initiation qui l'a attendu.


Photo de Yamina Heinrich
Photo de Yamina Heinrich

De l'Afrique à la France

En Afrique, j'étais commerçant en alimentation pendant huit années. Je ne voyais pas grand chose d'autre que l'endroit où je travaillais. J'ai donc eu envie de bouger pour savoir ce qui se passait ailleurs. En 1990, j'ai pris la décision de voyager : du Burkina Faso au Ghana, au Togo, au Niger, toute l'Algérie, et puis la Libye, le Maroc...
Quand j'ai fait le tour du Maroc, j'ai vu beaucoup d'engouement, beaucoup d'Africains qui voulaient venir en France pour travailler, prêts à prendre des risques pour cela. Bon bah, je me suis dit : "je vais faire comme tout le monde et voir qu'est-ce qu'il se passe en France".
Je suis arrivé en Espagne en 1992. J'y ai fait des travaux saisonniers pendant trois mois à peu près. Une fois la période saisonnière finie, je suis venu par voie terrestre de ville en ville jusqu'à la frontière française à Bayonne. Et puis on m'a emmené jusqu'à Bordeaux. Je suis resté une semaine et puis j'ai pris le TGV jusqu'à Paris.

"Bienvenue dans la merde"

Mon arrivée en France, c'était quelque part "bienvenue dans la merde". Les facilités d'évoluer que j'ai eu dans chaque pays traversé étaient les mêmes en Afrique ou ailleurs. Mais ici, impossible de reculer, impossible d'avancer - par rapport à l'argent, au travail, aux gens aussi, impossible de créer un lien.

« Le gouvernement dit "ça va", la presse dit "ça va", après tout le monde est rassuré et dit "ça va". Donc, à ce moment là, on a appris à voler tout seuls »

L'administration française est dure comme fer. Le travail, ce n'est pas aussi facile à trouver qu'en Espagne où deux semaines après notre arrivée, les gens venaient nous chercher pour travailler. Si tu n'as pas de papiers, il faut que quelqu'un te prête le sien. Sinon, c'est 1500 francs [230 euros] pour se faire une fausse carte avec laquelle tu peux espérer trouver du boulot en boites d'intérim. J'ai acheté deux fausses cartes l'une après l'autre, mais je n'ai jamais réussi à travailler avec ces papiers.
Un jour, un mec au foyer m'a donné la carte de séjour d'un étudiant - que je ne connaissais même pas - qui ne l'utilisait pas parce qu'il avait, en plus, sa carte d'étudiant et son permis de conduire comme papier d'identité. Avec cette carte, j'ai pu vivre pendant un an et demi. C'était une bonne carte. L'étudiant me ressemblait un peu. De toute façon, quand les flics regardent les papiers, ils ne font pas attention. Pour eux, on se ressemble tous.
En 1997, j'ai déposé un dossier à la préfecture dans le cadre de la circulaire Chevènement en me disant que peut être ça va aboutir. Mais les bulletins de paie, nécessaires au dossier de régularisation, n'étaient pas à mon nom. Résultat, ma demande a été refusée.

 

Le collectif de la Maison des ensembles

A l'époque, il y avait beaucoup de collectifs. Ça faisait un an que Saint-Bernard existait. Je partais à des manifestations de sans-papiers, mais je n'avais pas vraiment envie de m'engager, contrairement à plein de gens de notre foyer. Certains ont même engagé des grèves de la faim.
Ce qui me tentait à l'époque, c'était les occupations, parce que la plupart du temps ça aboutissait à quelque chose dans de moindres délais. Donc, en octobre 1999 et après plusieurs va-et-vient, je suis venu m'installer à la Maison des ensembles (MDE). Le collectif occupait à l'époque le siège des Verts à Parmentier. On était alors six personnes à diriger le collectif et à négocier l'occupation. Tout le monde fondait de gros espoirs sur cette occupation, mais ça n'a quasiment rien donné. D'une part, parce que Chevènement et les Verts, c'était comme chat et souris : les Verts étaient les plus virulents pour critiquer la circulaire Chevènement. D'autre part, parce qu'on savait que le ministère de l'Environnement présentait le plus petit budget du gouvernement et, donc, qu'ils n'avaient pas de poids politique.

Photos de Thomas Florentin
Photos de Thomas Florentin

Beaucoup d'éléments défavorables... On est sorti avec un protocole d'accords que les Verts ont eu du mal à respecter... n'ont pas du tout respecté.
Bon, l'occupation des Verts, ça n'a rien donné... Qu'est-ce qu'il faut faire ? Va falloir marcher par nous-même, parce que y'a pas véritablement de soutien aux sans-papiers, à l'époque. Toutes les élections sont très loin. Nos principaux soutiens, ce sont la gauche et l'extrême gauche. Mais pour eux et en apparence, tout va bien, ça sert à rien de soutenir un mouvement qui peut contredire la pensée unique, qui est un peu la règle ici. Le gouvernement dit "ça va", la presse dit "ça va", après tout le monde est rassuré et dit "ça va". Donc, à ce moment là, on a appris à voler tout seul et à initier beaucoup d'actions : manifestations, actions de solidarité, aller à Belle-Île-en-Mer lorsque ses côtes sont souillées par le mazout, par exemple.

Quel avenir pour le collectif ?

Photo de Thomas Florentin
Photo d'Eduardo Inclan

Mon objectif personnel initial est atteint : j'ai ma carte de séjour. Mais au départ, on devait se soutenir au nom de la solidarité. Entre temps, pas mal de gens ont eu leurs papiers. Certains sont partis définitivement, d'autres font des va-et-vient, d'autres sont là.
Même si je ne pars pas, peut être que je vais essayer de faire quelque chose à côté du collectif. Et puis, pour que je puisse partir maintenant, il va falloir organiser les choses autrement. Il faudrait que le collectif se trouve de nouveaux délégués. Mais ça, je ne l'envisage pas pour l'instant, parce que ça peut être considéré comme de la trahison. Et certains vont penser qu'à partir du moment où je fais ça, c'est qu'il n'y a plus d'espoir à l'horizon pour eux.
Mais s'il faut que tout le monde soit régularisé avant que je parte, je sais pas exactement quand ça va se terminer. En 1999, je croyais que l'on serait régularisé en six mois maximum. En Afrique, il y a certains hommes politiques qui à eux tous seul, font décider certaines choses. Ici, les choses sont tellement structurées, tellement bureaucratiques que même si le ministre te dit "c'est bon", il va falloir que tu attendes un peu avant de voir le résultat.
Pour l'instant, je suis obligé de rester là et j'aimerais de toute façon rester là. Mais il faut que j'entreprenne des activités régulières pour aller voir ma famille - qui se trouve actuellement au Mali - et avoir la possibilité de faire des aller-retours. je n'envisage pas de quitter la France pour aller dans un autre pays étranger...

entretien réalisé par Thomas Florentin

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 

Dans l'intimité

Dans l'intimité

Regard photographique

Reportage initiatique

Reportage initiatique

Quelques jours avec les sans-papiers

Témoignage

Témoignage

Yero Sow

Témoignage

Témoignage

Mamadou Traore

Siège matinal

Siège matinal

La courte occupation du Parti socialiste

Au grand jour

Au grand jour

La manifestation du samedi sur la place
du Châtelet

Photos subjectives

Photos subjectives

Les sans-papiers par eux-mêmes

Info pratique

Photos subjectives

Défendre la cause des sans-papiers permet-il d'être élu ?

 

L'Asile utopique
Présentation
Archives



désabonnement