
10 janvier 2002
Je reçois un coup de fil vers onze heures. Il
s'agit de Mamadou Traore, porte-parole du mouvement des
"sans-papiers du Châtelet", comme
je les appelle. La coordination nationale des sans-papiers
lui a transmis le contenu d'un e-mail que je leur avais
écrit il y a quelques jours.
Se concrétise un contact que je cherchais à
établir depuis quelques temps dans le but d'amorcer
un reportage sur ces sans-papiers qui, à grands
renforts de percussions et de porte-voix, parcourent le
métro dans le but de faire valoir leur cause :
la régularisation des sans-papiers.
15 janvier 2002
5, rue d'Aligre. Je passe à l'improviste à
l'adresse que m'a indiquée Mamadou Traore. Une
de ces rues qui feraient peur aux petites vieilles. Un
passage donne sur une cour intérieure. Trois ou
quatre personnes discutent. L'un d'eux me fixe et hoche
la tête d'un air interrogatif. Je l'informe de mon
souhait de rencontrer les sans-papiers. Il m'indique une
porte et un étage. Je choisis la porte. Entre.
Trois personnes dont deux allongées sur des lits
de fortune et un assis. Je demande à voir Mamadou
Traore. Aussitôt, l'homme assis m'emmène
le voir. Je le suis. Nous retournons dans la cour, nous
croisons mon premier interlocuteur qui me demande si j'ai
trouvé ce que je cherchais. Je lui réponds
poliment que oui et le remercie. Je me surprends à
être prudent sur tout ce que je dis. La peur peut-être.
Nous passons par une autre entrée de l'immeuble
délabré. Nous parcourons couloirs, escaliers,
je m'y perds un peu. Je me demande si je trouverais la
sortie le moment venu. Le parcours me renvoie une réalité
en pleine gueule. Celle des sans-papiers, des sans-domiciles
qui restent allongés sur des matelas récupérés
à droite à gauche. Je suis en plein squat
du "collectif des sans-papiers de la Maison des ensembles
(MDE)". Je me dis que je dois faire tâche parmi
eux. Moi, le grand blond propre sur lui, lunette de vue
en titane à 1500 FF sur le nez et, aux pieds, Nike
à 500 FF que je prévois de remplacer prochainement
par une autre paire du même genre et du même
prix.
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Photo d'Eduardo Inclan
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Mon hôte me fait rentrer dans une pièce
séparée du reste par une porte dont le mécanisme
d'ouverture fait penser à celui d'une porte blindée.
A l'intérieur, un jeune homme est au téléphone.
Il me regarde. Mon premier hôte m'invite à
m'asseoir. Le jeune homme au téléphone,
personne d'autre que Mamadou Traore, confirme l'invitation
d'un geste de la main. Il finit son coup de fil, se lève
et me tend la main. Je ne l'imaginais pas du tout comme
ça.
Je me présente. Il se souvient de notre conversation
au téléphone. Par terre, un plateau avec
poignée sur les côtés contient deux
théières ou cafetières (bleue et
rouge) je ne sais pas, deux verres, du sucre, un réchaud
à gaz. Il allume le réchaud et pose la théière
/ cafetière (la bleue pas la rouge) dessus. Il
verse le liquide foncé dans un verre et me le tend.
"C'est du café ? Je demande presque
gêné.
- du thé."
Rassuré. Je n'aime pas le café et je ne
voulais pas refuser l'offre. Je bois une lampé
brûlante et forte en sucre. Je sors le dictaphone.
Je lui demande si ça l'ennui que j'enregistre.
Il me dit que non. J'enregistre donc.
La conversation s'installe doucement : quasi-absence
de soutien, (non-) évolution de leur situation
depuis la loi Chevènement. Cette loi qui, selon
les mots du collectif, "a mis tous les sans-papiers
dans la merde". Les démarches sont longues
et obtenir les preuves nécessaires à la
régularisation relève d'une logique totalement
paradoxale. La régularisation est en effet envisageable
dans la mesure où le sans-papier prouve qu'il est
sur le territoire français depuis 10 ans (pour
les ressortissants de l'Afrique noire. Pour l'Afrique
du Nord, cinq années "suffisent"). Seulement,
pour le prouver, il faut des papiers officiels. Ces mêmes
papiers qui ne sont pas à la portée (administrative)
d'une personne au statut de sans-papiers.
Les sans-papiers de la Maison des ensembles vivent avec
les moyens du bord, mais ne semblent pas s'en plaindre.
Tous comptes fait, les besoins au quotidien ne sont pas
énormes. Pas de loyer à payer, pas d'électricité
non plus ; les petites pièces données par
les gens dans le métro et sur la place du Châtelet
lors des manifestations sont utilisées pour payer
le téléphone ; Emmaüs leur fournit
quelques couvertures et habits ; pour les matelas, il
n'est visiblement pas difficile de s'en procurer dans
la rue ; les sources de nourriture fluctuent entre les
banques alimentaires, la chorba [Lire
ci-contre
],
la débrouillardise et l'achat collectif de nourriture.
Quant aux besoins politiques : "on décline
la plupart des invitations aux colloques de la coordination
nationale sur Paris. Quant aux colloques à Marseille,
à Lyon ou autres, nous disons juste que nous n'avons
pas d'argent pour le voyage. Ils ont compris que ça
se passait entre nous et le ministère. Nous n'avons
rien à gagner dans l'institutionnalisation de notre
lutte. Ceux qui viennent derrière nous non plus".
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Photo d'Eduardo Inclan
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Au bout de quelques minutes de discussion, le confort
me gagne. C'est plutôt agréable d'écouter
et de discuter avec Mamadou Traore. Il parle calmement
et posément. Pas une trace d'engagement utopique
ou fanatique dans ses paroles. Son engagement, c'est son
quotidien. Il aide les sans-papiers dans leurs démarches
de régularisation. Pour cela, il tient comme une
permanence dans cette pièce du squat. La Maison
des ensembles, c'est pour lui "le vrai visage
des sans-papiers". Au cours de notre entretien,
d'ailleurs, trois ou quatre personnes entreront dans la
pièce, papier officiel à la main ou demande
d'aide timide sur le cur. "Des fois, je
suis mal à l'aise face à des gens qui viennent
demander de l'aide et que je ne peux aider".
Toutes sortes d'aides sont demandées. Comme ce
jeune d'origine arabe qui cherche un lieu de domiciliation
pour qu'il puisse recevoir le courrier que lui envoie
la préfecture.
En prenant du recul, il m'avoue être plutôt
satisfait de l'évolution de leur lutte. "Sur
les 350 personnes à la création du collectif,
il ne reste plus grand monde à régulariser.
Je pense que l'on a réussi à 80%".
Puis on parle de ce qui m'amène ici. Les manifestations
sur la place du Châtelet. "En gros, c'est
pour se faire remarquer. Parce qu'il faut beaucoup de
patience". Le choix du lieu de manifestation
a été choisi dans cet unique objectif d'obtenir
une visibilité maximum. Mamadou me fait partager
son impression d'avoir gagné une certaine notoriété
grâce à ces manifestations. Une notoriété
paradoxale : "y'a des gens que ça agace.
Alors ils envoient des lettres à la mairie pour
dire que le bruit les gêne. Du coup, la préfecture
et la mairie se demandent ce qu'ils pourraient faire pour
arrêter ça". La démarche
a donc le mérite d'attirer l'attention de l'opinion
publique et des institutions. Quant aux forces de l'ordre
"jamais de problèmes graves".
Mais avec les agents de la sécurité de la
RATP "on a quelques accros parfois".
Quand je suis à cours de questions, le silence
reprend sa place. Mais pas un de ces silences gênés
durant lesquels l'un regarde l'autre dans l'attente d'une
prise de parole. Un silence reposant, verre de thé
à la main. D'autres sans-papiers rentrent, me serrent
la main et discutent de problèmes administratifs.
Un autre vient quémander une cigarette. Celui-ci
fait aussi tache que moi : bagues, chaînes en or
autour du coup, pantalon baggy et tee-shirt rouge de base-ball.

19 janvier 2002
Vers 14h30, nous nous sommes rendus, avec Philippe (photographe),
à la Maison des ensembles afin d'escorter les sans-papiers
pendant leur sortie dans le métro. Les sans-papiers
du Châtelet se rendent en général
les jeudi et samedi à 15h à la place du
Châtelet sur laquelle ils tournent autour de la
fontaine. Un reportage photo est prévu.
Dans la piaule de Mamadou, je rencontre un autre porte-parole
du collectif autonome, Sow Yero. Lui est sans-papier et
réside en France depuis 1988, date à laquelle
il a décidé de venir s'installer avec sa
famille et de trouver du travail pour permettre à
ses gamins d'aller à l'école. Mamadou et
lui m'informent qu'il y en a un troisième, Maka
Tounkara.
Ils nous offrent un petit thé comme la dernière
fois. On regarde un peu les courses épiques sur
Canal Plus. Une personne vient chercher un porte-voix
et s'en va rameuter les troupes. "Ceux qui dorment,
ils faut les bouger un peu, et ceux qui prient faut les
dépêcher aussi". On se prépare
donc doucement à prendre le chemin du métro.
Nous finissons notre thé et nous y allons.
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Photos d'Eduardo Inclan
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Le maigre cortège part en direction de la station
de métro Gare de Lyon. Les Renseignements généraux
sont présents. Traore m'avertit qu'ils essaieront
peut-être de nous dissuader de prendre des photos.
Lorsque nous serons sur la place du Châtelet, Yero
Sow me dira qu'il leur est nécessaire pour chacune
des manifestations de déclarer un trajet à
la préfecture. Et les Renseignements généraux
de venir les escorter et d'écrire un rapport sur
l'évolution de la manifestation. "Pour
l'instant, tous les rapports des Renseignements généraux
ont été bon", me dit Yero. Philippe
en photographie un dans le métro. Aussitôt
le RG lui fait remarquer qu'il n'a pas le droit de prendre
des photos.
Dans le métro, les percussions font un bruit pas
possible. Elles sont accompagnées des porte-voix
par lesquels les slogans simples et directs se succèdent
en rythme soutenu. "Et les papiers : pour
tous ! Les sans-papiers : on n'en veut pas !
Sans-papier expulsé : sans-papier assassiné !
Sans-papier matraqué : sans-papier assassiné !".
Quelques passagers se bouchent les oreilles. Deux jeunes
filles suivent les slogans avec un des sans-papiers du
collectif. Pour une fois qu'elles peuvent gueuler dans
le métro sans avoir de reproches.
Nous sortons du métro. Et la ronde commence sur
la place du Châtelet autour de la fontaine sans
eau. Des tracs sont distribués. De la sensibilisation
sur le sujet est tentée par une dame d'une association
de lutte pour les droits de l'Homme qui suit le cortège
du collectif de la Maison des ensembles depuis le début.
Deux personnes du collectif tentent également de
recueillir des fonds. L'un d'eux me confie qu'il n'y a
pas beaucoup de rentrées aujourd'hui. La grande
majorité des manifestants ici-présents est
régularisée et travaille même. Je
comprends mieux l'esprit de solidarité dont il
m'avait parlé.
Au tout début du mouvement et lors des premières
manifestations sur la place du Châtelet, le collectif
qui squattait à la Maison des ensembles avait décidé
de ne compter que sur lui-même. Pendant une semaine,
l'envoi de fax à différents politiques ou
associations proches de la gauche ou de l'extrême
gauche, n'avaient rien donné en matière
de soutien. Une question de timing : aucune élection
dans les mois qui suivaient. Pourtant tous avaient donné
leur accord et n'avaient pas hésité à
poser leur signature au bas des tracts.
A peu près une centaine de photographies plus
tard et quelques rondes autour de la fontaine, nous quittons
le collectif qui restera jusqu'à 17h. ils rentreront
alors à la Maison des ensembles, chaperonnés
par les RG qui s'assureront de leur bonne conduite et
de leurs non-débordements.
26 janvier 2002
Aujourd'hui, nous avons rendez-vous à la MDE avec
Yamina, une photographe non-professionnelle qui a passé
beaucoup de temps dans le squat à photographier
ses résidents. Mamadou m'avait parlé d'elle
et tenait à ce que je la rencontre, en précisant
qu'une seule de ses photos avait été publiée
(dans une publication de l'association Partenia qui réside
également à la MDE).
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Photo d'Eduardo Inclan
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Nous arrivons un peu en retard. Yamina et Mamadou nous
attendent, assis. Le thé chauffe. Elle nous montre
ses photos. Philippe les regarde attentivement. Les deux
photographes discutent chiffon : quel appareil utilisé,
quels moyens de développement des négatifs
et des tirages, quel type de pellicule. La conversation
s'installe naturellement. Entre Yamina et Traore, un petit
carnet est le sujet d'une dispute amicale. La scène
démontre une complicité évidente.
Un premier thé nous réchauffe la gorge.
Une personne entre dans la chambre. Traore s'excuse de
nous laisser quelques temps et s'éclipse avec la
personne. Il m'informera plus tard qu'il s'agit d'un participant
à l'assemblée générale de
l'association Partenia présidée par Jacques
Gaillot. Ils sont ici depuis 8h ce matin et utilisent
une des pièces du bâtiment, au rez-de-chaussée.
Traore devait faire acte de présence afin de leurs
expliquer le fonctionnement de la MDE.
Son absence nous pousse, Yamina et moi-même, à
prendre en main la fabrication du thé suivant.
Le rituel est simple : deux théières, un
verre en plastique, une bonbonne de gaz, beaucoup de sucre.
Le thé passera de nombreuses fois de la théière
contenant le thé au verre, le but étant
de faire mousser le breuvage. Au final, il est remis dans
une plus petite théière pour le réchauffage.
Traore revient de la réunion. Nous goûtons
le thé. Il semble fier de nous.
Traore nous raconte ensuite ses histoires d'intendance : le
bâtiment de la MDE appartient à la mairie
de Paris et, plusieurs fois, des missions de sécurité
ont été envoyées au squat par la
municipalité pour vérifier les normes du
bâtiment. Il rigole du fait qu'ils appelaient toujours
pour leurs signaler que le rapport était négatif.
Il n'y a pas longtemps, il a également reçu
une note d'électricité d'EDF qui facturait
190 000 francs. Rien n'avait été payé
depuis 1996. les distributeurs d'énergie ont envoyé
un huissier de justice. La MDE a demandé l'aide
de la mairie. Bertrand Delanoé, lors de sa campagne
avait promis de débloquer des fonds pour ce genre
de situation. Après moult renvois de balles entre
EDF, la mairie et la MDE, la note serait descendue à
2300 euros.
J'avais dans l'idée de contacter le service qui
s'occupe de la régularisation des sans-papiers.
Il s'agit de la délégation à la liberté
publique et aux affaires juridiques (partie intégrante
du ministère de l'Intérieur), dont le président
s'appelle Jean-Marie Delarue. J'aurais voulu les inviter,
les fonctionnaires du ministère et les élus
politiques, à venir boire un thé.
5 février 2002
Je n'ai paradoxalement jamais visité le bâtiment
de la MDE dans sa globalité depuis le début
de mon investigation. Le mal est réparé
aujourd'hui. La visite (pourtant c'est con une visite)
me donne de nouvelles idées de reportage. J'ai
l'impression d'avoir fait les choses à l'envers.
Je me suis intéressé au collectif des sans-papiers
sans apercevoir la vie qui se cachait à la MDE.
De la chambre de Traore, nous allons aux différents
étages. La première halte se fait au local
de l'association Partenia de Jacques Gaillot, ancien évêque
d'Évreux, renié par l'Eglise catholique.
Ce dernier n'est pas présent (il ne l'est que quelques
jours de la semaine, toujours en déplacement),
je suis donc accueilli par Lucienne Buton, bénévole
de l'association dont le rôle est de faire la permanence
afin de conseiller et d'aider les défavorisés.
Elle est également tête de liste PS à
la mairie de Neuilly (92), face à Nicolas Sarkozy.
Nous rencontrons plus tard les responsables de l'association
Rhea (rassemblement pour une humanité équitable
dans l'avenir). Ils m'ont l'air un peu sur la Lune, à
moins qu'ils soient fatigués. Ils informent Traore
qu'une réunion entre toutes les associations de
la MDE est prévue ce jeudi 7 afin de réfléchir
sur l'avenir de tous (comprendre : avenir des associations).
D'autres associations vivent à la MDE. Il s'agit
de point écoute chômeurs et de la Chorba.
La suite se résume à la visite des diverses
chambres dans lesquelles dorment les membres du collectif
des sans-papiers. Nous rencontrons quelques personnes.
Beaucoup ne sont pas présentes car elles travaillent
et ne reviennent à la MDE que vers 18 heures. Des
postes de télévision sont allumés.
Au fil des dortoirs visités, l'histoire des sans-papiers
m'apparaît plus claire. Tous les non-régularisés
(88 à la date d'aujourd'hui) ont convenu d'attendre
et de refuser de travailler au noir. Leur exigence se
situe dans le fait qu'ils ne veulent pas de situation
précaire. S'ils se mettent à travailler,
le collectif serait moins fort. Et puis travailler au
noir arrange trop d'entreprises. On appelle ça
la "délocalisation sur place" [1].
L'une des revendications nationales se situe là.
Il est fortement probable que si tous les sans-papiers
étaient régularisés, un bon nombre
d'entreprises se retrouveraient dans la merde. Leur main
d'uvre à salaires réduits et conditions
précaires n'existerait plus.
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Photo d'Eduardo Inclan
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Alors, ils attendent. Depuis trois ans, ils attendent
une régularisation qui leur permettrait de trouver
un travail fixe et donc de nourrir la famille qui se trouve
encore au pays. Quand ils me parlent, peu de mots sortent.
Mais les rares sont directs, sans concessions. Ils soutiennent
une cause simple jusqu'au bout.
Une plaque chauffante est l'objet d'une petite dispute
dans l'une des cuisines. Les récents différents
qui ont opposé la MDE à l'EDF obligent les
résidents à rationner l'électricité.
Sont donc proscrites les plaques chauffantes, trop grandes
consommatrices d'énergie. Seules les chauffe-gaz
sont autorisés pour la cuisine. Une quarantaine
de plaques ont été confisquées et
entreposées à la cave en attendant de meilleurs
relations avec EDF.
Nous revenons dans la chambre des trois porte-parole.
Sow revient avec un sac de tracts. Le collectif organise
une manifestation demain devant le ministère de
l'Intérieur vers 11 heures. C'est traore qui a
écrit le tract. Il le trouve cependant un peu chargé :
la page A4 est remplie de texte. Je lui dit qu'il ne faut
pas céder à la fainéantise du lecteur.
Si leurs revendications nécessitent cet amas de
texte, alors il doit le laisser. Mieux vaut un tract explicatif,
qu'un tract publicitaire qui ne comporte aucun message
clair.
L'un des sans-papiers arrive et s'installe pour manger
du riz à la sénégalaise. Il m'en
propose, j'hésite un peu. Davantage par le sentiment
de leur voler une nourriture qui ne doit être abondante
que par la peur que ce ne soit pas bon. Le sans-papier
attaque le riz à la main. Traore : "donne-lui
une cuillère". Il me tend une cuiller,
j'attaque le riz à mon tour. Y'a aussi du poulet
dedans. C'est délicieux. J'ai été
con d'hésiter, je n'avais pas mangé ce midi
et les thés m'ont creusé l'appétit.
9 février 2002
Montparnasse. Manifestation dont l'initiative revient à
la coordination nationale des sans-papiers. J'ai été
prévenu par la coordination elle-même qui
a gardé mon e-mail et m'envoie parfois des informations.
J'y suis allé dans le but de suivre le collectif
de la MDE. J'arrive sur les lieux avant eux. Quelques
minutes plus tard, nous entendons leur percussions et
leurs porte-voix. C'est Traore qui me voit le premier.
Plusieurs mouvements sociaux sont sur les lieux. Des feuilles
de choux obscures se vendent à la sauvette. J'en
récupère quelques-unes unes à lire
plus tard. Le cortège s'organise difficilement,
quelques tensions entre les différents chefs de
file. Finalement tout le monde se met à la queue
leu leu et commence sa marche. En tête du cortège,
une belle brochette de "papiers" : Alain
Lipietz et d'autres que je ne reconnais pas. Alain a l'air
de se faire chier. Il a du mal à suivre les slogans.
Quelques instants plus tard, il aura disparu.
Je comprends désormais le concept de politique
qui récupère un mouvement social dans le
but de (dé)montrer qu'il s'implique. Parfois les
organisateurs ne sont pas dupes.
La pluie tombe drue, le cortège s'arme de parapluies
mais ne se démobilise pas. Nous marchons vers le
Sénat, près du luxembourg. Je dois partir,
je dis au revoir à Traore et Yamina qui était
venue là pour défiler aussi et soutenir
ses amis.
Toutes les théories et discussions politiques
me paraissent bien loin. Et il me semble que la situation
n'évoluera pas tant que les hommes politiques n'auront
pas pris conscience du quotidien que les sans-papiers
sont forcés de subir. Même l'approche des
élections ne constitue pas un facteur décisif :
les régularisés n'auraient pas le temps
de s'inscrire sur les listes électorales.
Thomas Florentin
[1] Sans-papiers :
l'archaïsme fatal, E. Balibar, M. Chemillier-Gendreau,
J. Costa-Lascoux, E. Terray, ed. la découverte,
coll. sur le vif.