TEMOIGNAGE
Yero Sow

14 ans que Yero Sow réside sur le sol français. Des années ponctuées de travail clandestin, de lutte pour l'obtention de ses papiers, de coups de gueule... Mais comme tout semble bouché à l'horizon, il a comme l'impression de perdre sa vie. Alors il y a une certaine rage dans ses propos.


Photo de Thomas Florentin
Photo de Thomas Florentin

Arrivée, travail clandestin et début de lutte

Depuis 1988, date de notre arrivée en France, j'habite avec ma famille à Paris, dans le 13ème arrondissement. Dès mon arrivée, j'ai commencé à travailler clandestinement. Mais j'étais sous-payé. Je n'avais et n'ai toujours pas de sécurité sociale, pas de retraite. C'est-à-dire que tout ce que j'ai fait, ça n'a presque servi à rien pour mon avenir. C'est à cause de cela que je me suis révolté. Je me suis dit qu'il fallait que j'arrête tout pour essayer d'avoir les papiers comme tout le monde.
Au jour d'aujourd'hui, je ne suis toujours pas régularisé. Quand je suis convoqué à la préfecture, on me dit que la décision du ministère de l'Intérieur n'est pas encore prise. C'est convocation sur convocation. Je ne peux pas arrêter la lutte en sachant que je vais retourner à ma situation de travailleur précaire. Je n'ai plus le choix d'arrêter la lutte.

Je suis parmi les gens qui sont mobilisés pour que l'on puisse vivre correctement à la Maison des ensembles (MDE). En 1998, je faisais parti d'un collectif qui s'appelait 6ème collectif. On a commencé à se mobiliser et le gouvernement a décidé de nous casser en régularisant une moitié et en laissant l'autre moitié sur le carreau. Je suis l'un de ces derniers.
Il y en a eu une nouvelle circulaire en 1998 : toutes les personnes qui vivent ici en France depuis 10 ans doivent être régularisées. C'est mon cas, je suis là depuis plus de dix ans... alors pourquoi je ne suis pas régularisé ? Ils m'ont dit parce que je n'ai pas les preuves. Les preuves que j'avais, je leur ai montré, ils m'ont dit "bla bla bla..." La préfecture, si tu tombes sur quelqu'un d'un peu gentil, tu passes. Si tu tombes sur quelqu'un qui s'en fout, ça n'aura rien à voir avec les preuves qui tu as. Il y a 63 000 personnes déboutées de la circulaire. Nous avons donc fait un appel, des gens sont venu à la MDE et nous avons commencé à mener des actions, des occupations...

« Si le gouvernement sénégalais faisait le minimum du minimum, il y aurait beaucoup de monde qui ne partirait pas en camionnette, par exemple, et mourraient à l'intérieur pendant le voyage. Ça ce n'est pas pour le plaisir ! »

Situation(s) précaire(s) au Sénégal

Chacun de nous aimerait quand même rester où il naît et y vivre dignement et tranquillement. Si le gouvernement sénégalais faisait le minimum du minimum, il y aurait beaucoup de monde qui ne partirait pas en camionnette, par exemple, et mourraient à l'intérieur pendant le voyage. Ça ce n'est pas pour le plaisir !
Au Sénégal, on a pas les moyens d'aller à l'école. Les villageois se cotisent entre eux pour construire des écoles. Ils paient le professeur eux-même. Le gouvernement n'intervient pas du tout. L'éducation des gamins dépend donc des parents. Si tes parents sont pauvres, on t'exclue, tu n'auras pas d'éducation. 90 % des enfants n'ont jamais mis les pieds à l'école.
J'ai senti en regardant autour de moi au village, que tous les gens étaient plus ou moins des moutons. A partir du moment où tu n'es jamais allé à l'école, que tu n'as pas les moyens d'y aller et que le gouvernement ne fait rien pour, et bien au quotidien, tu ne fais rien, tu es chômeur.

Déçu par la France

Mes deux cousins vivent en France et sont de nationalité française. Nous sommes nés en Afrique tous, on a fait notre vie ensemble. Bon, leur père était de nationalité française. Je me sentais comme eux avant de venir en France. J'avais de la famille en France, donc je ne suis pas clandestin, je ne suis pas quelqu'un d'inconnu. C'est la raison pour laquelle je suis venu. C'est ça et la situation précaire au Sénégal et en Afrique en général qui poussent la moitié des gens à partir. Mais en voyant les Français que j'ai vu au Sénégal (qui ne vivent pas comme je vis en France), je n'aurais jamais cru qu'en tant que Sénégalais je puisse vivre comme ça en France. J'ai été très déçu.

À l'avenir...

Photo de Thomas Florentin
Photo de Thomas Florentin

Je ne sais pas ce qu'il faut faire maintenant. Mais je ne veux plus retourner à ma situation d'avant. Il n'y a que deux solutions dans ma tête : j'obtiens mon papier et je retourne travailler dans la légalité, ou bien je rentre chez moi au Sénégal pour vivre dignement auprès de ma famille. Je ne peux plus vivre comme ça. J'ai 35 ans et je suis en train de perdre ma vie. Rester dans cette situation risque de ma pousser à faire quelque chose que je ne voudrais pas faire. J'ai mon patron qui m'aime bien mais qui ne peut malheureusement pas faire les démarches administratives pour que j'obtienne les papiers. C'est grâce à moi-même que je ferai l'effort pour que je puisse obtenir mon papier. Si je ne peux l'obtenir, je prends mon sac et je rentre chez moi.

 

entretien réalisé par Thomas Florentin

 
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