
Photo de Thomas Florentin
Arrivée, travail clandestin et début de
lutte
Depuis 1988, date de notre arrivée en France,
j'habite avec ma famille à Paris, dans le 13ème
arrondissement. Dès mon arrivée, j'ai commencé
à travailler clandestinement. Mais j'étais
sous-payé. Je n'avais et n'ai toujours pas de sécurité
sociale, pas de retraite. C'est-à-dire que tout
ce que j'ai fait, ça n'a presque servi à
rien pour mon avenir. C'est à cause de cela que
je me suis révolté. Je me suis dit qu'il
fallait que j'arrête tout pour essayer d'avoir les
papiers comme tout le monde.
Au jour d'aujourd'hui, je ne suis toujours pas régularisé.
Quand je suis convoqué à la préfecture,
on me dit que la décision du ministère de
l'Intérieur n'est pas encore prise. C'est convocation
sur convocation. Je ne peux pas arrêter la lutte
en sachant que je vais retourner à ma situation
de travailleur précaire. Je n'ai plus le choix
d'arrêter la lutte.
Je suis parmi les gens qui sont mobilisés pour
que l'on puisse vivre correctement à la Maison
des ensembles (MDE). En 1998, je faisais parti d'un collectif
qui s'appelait 6ème collectif. On a commencé
à se mobiliser et le gouvernement a décidé
de nous casser en régularisant une moitié
et en laissant l'autre moitié sur le carreau. Je
suis l'un de ces derniers.
Il y en a eu une nouvelle circulaire en 1998 : toutes
les personnes qui vivent ici en France depuis 10 ans doivent
être régularisées. C'est mon cas,
je suis là depuis plus de dix ans... alors pourquoi
je ne suis pas régularisé ? Ils m'ont
dit parce que je n'ai pas les preuves. Les preuves que
j'avais, je leur ai montré, ils m'ont dit "bla
bla bla..." La préfecture, si tu tombes
sur quelqu'un d'un peu gentil, tu passes. Si tu tombes
sur quelqu'un qui s'en fout, ça n'aura rien à
voir avec les preuves qui tu as. Il y a 63 000 personnes
déboutées de la circulaire. Nous avons donc
fait un appel, des gens sont venu à la MDE et nous
avons commencé à mener des actions, des
occupations...
| « Si le gouvernement
sénégalais faisait le minimum du minimum,
il y aurait beaucoup de monde qui ne partirait pas
en camionnette, par exemple, et mourraient à
l'intérieur pendant le voyage. Ça ce
n'est pas pour le plaisir ! » |
Situation(s) précaire(s) au Sénégal
Chacun de nous aimerait quand même rester où
il naît et y vivre dignement et tranquillement.
Si le gouvernement sénégalais faisait le
minimum du minimum, il y aurait beaucoup de monde qui
ne partirait pas en camionnette, par exemple, et mourraient
à l'intérieur pendant le voyage. Ça
ce n'est pas pour le plaisir !
Au Sénégal, on a pas les moyens d'aller
à l'école. Les villageois se cotisent entre
eux pour construire des écoles. Ils paient le professeur
eux-même. Le gouvernement n'intervient pas du tout.
L'éducation des gamins dépend donc des parents.
Si tes parents sont pauvres, on t'exclue, tu n'auras pas
d'éducation. 90 % des enfants n'ont jamais mis
les pieds à l'école.
J'ai senti en regardant autour de moi au village, que
tous les gens étaient plus ou moins des moutons.
A partir du moment où tu n'es jamais allé
à l'école, que tu n'as pas les moyens d'y
aller et que le gouvernement ne fait rien pour, et bien
au quotidien, tu ne fais rien, tu es chômeur.
Déçu par la France
Mes deux cousins vivent en France et sont de nationalité
française. Nous sommes nés en Afrique tous,
on a fait notre vie ensemble. Bon, leur père était
de nationalité française. Je me sentais
comme eux avant de venir en France. J'avais de la famille
en France, donc je ne suis pas clandestin, je ne suis
pas quelqu'un d'inconnu. C'est la raison pour laquelle
je suis venu. C'est ça et la situation précaire
au Sénégal et en Afrique en général
qui poussent la moitié des gens à partir.
Mais en voyant les Français que j'ai vu au Sénégal
(qui ne vivent pas comme je vis en France), je n'aurais
jamais cru qu'en tant que Sénégalais je
puisse vivre comme ça en France. J'ai été
très déçu.
À l'avenir...
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Photo de Thomas Florentin
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Je ne sais pas ce qu'il faut faire maintenant. Mais je
ne veux plus retourner à ma situation d'avant.
Il n'y a que deux solutions dans ma tête :
j'obtiens mon papier et je retourne travailler dans la
légalité, ou bien je rentre chez moi au
Sénégal pour vivre dignement auprès
de ma famille. Je ne peux plus vivre comme ça.
J'ai 35 ans et je suis en train de perdre ma vie. Rester
dans cette situation risque de ma pousser à faire
quelque chose que je ne voudrais pas faire. J'ai mon patron
qui m'aime bien mais qui ne peut malheureusement pas faire
les démarches administratives pour que j'obtienne
les papiers. C'est grâce à moi-même
que je ferai l'effort pour que je puisse obtenir mon papier.
Si je ne peux l'obtenir, je prends mon sac et je rentre
chez moi.
entretien réalisé par
Thomas Florentin