VENEZUELA, 11 AVRIL 2002
Coup de force patronal

Le 11 avril 2002, un coup d'État manqué a lieu au Venezuela. Une oligarchie gênée par la politique d'un président démocratiquement élu tente de le renverser par la force. Les putschistes sont ouvertement soutenus par les États-Unis sans que les grandes puissances et les opinions publiques ne s'en émeuvent outre-mesure. Demain à qui le tour ?

 

Hugo Chavez, président de la République Bolivarienne du Venezuela, est renversé, le 11 avril 2002, par une junte militaro-patronale autoproclamée "société civile". Le nouveau gouvernement est dirigé par le patron des patrons Pedro Carmona Estanga. Les conjurés bénéficient de la complicité active des États-Unis, de l'approbation de l'ancienne puissance coloniale, l'Espagne, et d'une partie de l'Eglise catholique. Le coup d'État met fin pour quelques jours à une mandature des plus originales en Amérique latine en termes de démocratie participative et audacieuse sur le plan social. Sous la pression populaire, le nouveau pouvoir est finalement contraint à la fuite. Mais les actions de déstabilisation du président Chavez continuent.

 

L'or noir au cœur des enjeux

Le coup d'État du 11 avril 2002 ne peut s'expliquer par la supposée tradition putschiste de l'Amérique latine. L'enjeu pétrolier, dont on sait qu'il domine la politique étrangère des États-Unis, est au cœur de ces événements. La politique du président vénézuélien en ce domaine est sans nul doute à l'origine de ce coup de force au service d'intérêts privés.

Le Venezuela, qui compte environ 24 millions d'habitants, est le 4ème producteur mondial de pétrole. L'économie nationale et le budget de l'État sont étroitement dépendants des revenus pétroliers (70 % des exportations et 50 % du budget de l'État). Une grande majorité de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, dans un pays marqué par d'importantes disparités sociales.


La loi de sur les hydrocarbures

La loi sur les hydrocarbures, entrée en vigueur le 13 novembre 2001, garantit le caractère public des gisements et de l'industrie pétrolière qu'elle inscrit directement dans la Constitution (article 12). Elle garantit également la permanence dans le secteur public des entreprises détenues par l'État ainsi qu'une hausse substantielle des redevances des entreprises d'hydrocarbures implantées au Venezuela (30 % des quantités extraites, contre 16,7 % antérieurement, soit un quasi doublement). Cette loi impose par ailleurs une participation majoritaire de l'État dans les entreprises d'exploration, de forage et de pompage. Dans un pays dont le budget de l'État dépend à plus de 50 % des recettes pétrolières, cette loi relève du bon sens et vise à garantir les rentrées fiscales en exploitant au mieux les ressources. Elle est cependant l'une des plus contestées, notamment en raison de son incidence sur les investissements étrangers dans le secteur pétrolier.
-  Texte intégral de la loi en espagnol
-  Texte intégral de la loi en anglais


Le conflit au sein de la société Pétroles du Venezuela

Le conflit au sein de la société monopole d'État Pétroles du Venezuela (PDVSA) est déterminant dans la succession d'événements dont le dénouement est le coup d'État manqué du 11 avril 2002. Le détonateur du conflit est le limogeage et la mise à la retraite forcée d'une poignée de hauts dirigeants. Les précédentes directions refusent, en effet, d'appliquer les réformes dictées par le ministère de tutelle (Mines et Energie). Celles-ci visent entre autres à mettre un terme aux privilèges des cadres dirigeants, mais aussi à maîtriser la production dans le cadre de l'OPEP afin de garantir un "juste prix" pour les pays producteurs. Par ailleurs, l'ancienne direction prône l'ouverture en direction des capitaux privés, premier pas vers la privatisation... Ce que l'on nous a présenté comme étant un conflit social est bien un conflit d'intérêt.
-  Site officiel du PDVSA


Le Venezuela et l'OPEP

En tant que 4ème producteur mondial, le Venezuela est un membre influent de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). Par le passé le Venezuela en fût un des plus mauvais élèves en dépassant largement les quotas de production qui lui étaient attribués et contribuant ainsi au déséquilibre entre l'offre et la demande - et donc à tirer les prix vers le bas. En mars 2000 sous l'impulsion du Venezuela, l'OPEP s'efforce de garantir le prix du baril entre 22 et 28 $, en ajustant à la hausse ou à la baisse la production lorsque ces seuils sont franchis. La mise en place de cette politique est le fruit d'un intense labeur diplomatique du président Hugo Chavez, ainsi que de son ministre de l'Energie Ali Rodriguez, qui effectuent de nombreuses visites dans les différents pays producteurs (y compris en Irak et en Libye).
- La réaction des marchés pétroliers à la chute de Chavez, d'après Bloomberg, 13 avril 2002

 

Les déclarations de soutien aux putschistes

Immédiatement après le coup d'État, les États-Unis et l'Espagne apportent leur soutien aux putschistes.

Déclaration d'Ari Fleisher, porte parole de la Maison-Blanche, le 12 avril 2002

"Ce que nous savons, c'est que les actions encouragées par le gouvernement Chavez ont provoqué la crise […] les États-Unis sont attristés en raison des victimes. Nous souhaitons exprimer notre solidarité avec le peuple vénézuélien et nous oeuvrons avec toutes les forces démocratiques du Venezuela pour restaurer les éléments essentiels de la démocratie."


Déclaration de la présidence espagnole de l'Union européenne

"[L'Union européenne] fait confiance au gouvernement de transition pour respecter les valeurs et les institutions démocratiques afin de régler la crise actuelle dans le cadre de la concorde nationale et dans le respect des droits et libertés fondamentales."


Déclaration conjointe de l'Espagne et des États-Unis

L'Espagne et les États-Unis indiquent suivre les événements avec "beaucoup d'intérêt et de préoccupation [ils] déclarent condamner les actes de violence mortelle et transmettent leurs condoléances aux familles ; ils appellent à l'arrêt de la violence et au retour au calme ; ils expriment leur souhait de voir la situation exceptionnelle que traverse le Venezuela conduire le plus rapidement possible à une normalisation démocratique complète."
-  Texte de la déclaration en espagnol
-  Texte de la déclaration en anglais


Déclaration de Charles Shapiro, ambassadeur des États-Unis au Venezuela

"Nous applaudissons l'annonce faite par le gouvernement intérimaire, d'une investigation sur les violences d'hier […]. Nous soutenons l'intention annoncée par le gouvernement transitoire de renforcer les institutions et les processus démocratiques dans le cadre d'un respect des droits de l'Homme et de l'État de droit."
-  Texte de la déclaration de l'ambassadeur en espagnol


Déclaration du Fond monétaire international (FMI) par Thomas Dawson, directeur des relations extérieures

"Nous sommes prêts à aider le nouveau gouvernement dans ses nécessités immédiates."

 

L'ombre des États-Unis

Rencontres des conjurés à Washington

Des rencontres ont eu lieu entre les conjurés et différents responsables états-uniens à Washington, selon divers médias. Ces entretiens ne sont d'ailleurs pas démentis par les autorités. Ari Fleisher, porte-parole de la Maison-Blanche, le déclare lui même le 16 avril : "Les États-Unis ont eu des contacts avec un large éventail de Vénézuéliens ces derniers mois, y compris des représentants des organisations patronales […] et notre message a toujours été le même. C'est aux Vénézuéliens qu'il appartient de résoudre la situation au Venezuela, pacifiquement, démocratiquement et constitutionnellement, et nous avons explicitement dit aux dirigeants de l'opposition que les États-Unis n'apporteraient pas leur soutien à un coup d'État".

Les entretiens ont été conduits notamment par deux personnalités très controversées de l'administration Bush : Eliott Abrams et Otto Reich, qui se sont distingués par le passé dans la sale guerre en Amérique latine sous le mandat de Reagan. Ils ont notamment été impliqués de près dans le financement illégal des "contras". Par ailleurs Pedro Carmona, le leader putschiste, a voyagé aux États-Unis en novembre 2001 à la tête d'une délégation d'hommes d'affaires et a rencontré John Maisto, conseiller national pour la sécurité en Amérique latine, Spencer Abraham, secrétaire à l'Energie, et Otto Reich, adjoint au secrétaire d'État pour les Amériques.
- Portrait de Eliot Abrams, Le Monde diplomatique, août 2001
- "Administration Insists It Did Not Encourage a Coup", Washington Post (Archives payantes), 17 avril 2002
- "Venezuela coup linked to Bush team", The Observer, 21 avril 2002


Le 21 mars à Miami, le colonel Pedro Soto déclarait, selon le quotidien vénézuélien El Universal, qu'il "resterait jusqu'à dimanche à Miami pour s'entretenir avec diverses organisations et qu'il reviendrait aux États-Unis en fin de mois pour porter sa parole auprès de l'OUA, les États-Unis et probablement jusqu'au propre président George W. Bush" et d'ajouter tout en écartant l'idée d'un coup d'État que "les forces armées n'iront pas à l'encontre des principes constitutionnels. C'est clair, mais ce qu'ils feront sera d'obéir aux pressions de toutes la société qui commenceront à être plus soutenues dans les prochains jours".
- "Pedro Soto anuncia en Miami ''próxima'' democracia en Venezuela", El Universal, 21 mars 2002


Présence de militaires états-uniens au quartier général de la rébellion

Une dépêche de l'AFP en date du 22 avril 2002 révèle la présence de deux officiers états-uniens au quartier général de la rébellion (Fuerte Tiuna) pendant toute la durée des événements. Il s'agit du lieutenant-colonel James Rodgers et du colonel Ronald Mac Cammon. La preuve serait la signature par les intéressés du registre d'entrée au 5éme étage du bâtiment (celui dont l'accès est le plus restreint).


Déclaration d'un des conjurés, le contre-amiral Carlos Molina

"Nous étions d'accord sur le fait que nous ne pouvions pas permettre un gouvernement communiste ici. Les États-Unis ne nous ont pas encore abandonné, la lutte continue parce que le gouvernement est illégal".


Bâtiments militaires états-uniens au large du Venezuela

Le quotidien britannique The Guardian rapporte les révélations d'un ex-agent secret de la marine états-unienne, qui fait état de la présence de navires de guerre états-uniens au large du VenezuelF. Leur mission reposerait sur des interceptions de communications en provenance et à destination de "pays amis" du Venezuela tels que la Libye, l'Iran, l'Irak, et CubF. Cette présence est confirmée par Eliécer Otaiza, ex-directeur de la Disip (services secrets vénézuéliens), qui affirme par ailleurs être en possession de preuves satellitaires.

Selon le quotidien vénézuélien Ultimas noticias ces navires seraient au nombre de trois et auraient pénétré dans les eaux territoriales du Venezuela à 9 heures le 13 avril sans autorisation. Par ailleurs plusieurs hélicoptères auraient survolé la zone de l'île de la Orchila, lieu de détention de Chavez.
- "American navy 'helped Venezuelan coup'", The Guardian, 29 avril 2002
- "Tres naves militares de EEUU rondaron La Orchila el 13-A", Ultimas noticias, 30 avril 2002


Contacts entre Otto Reich et Gustavo Cisneros pendant les événements

Interrogé par Newsweek, le 29 avril 2002, Otto Reich, l'adjoint au secrétaire d'État pour les Amériques, reconnaît avoir appelé "à deux ou trois reprises" Gustavo Cisneros au cours du coup d'État, à la seule fin "d'obtenir des informations". M. Cisneros ne se souvient de son côté que d'un appel.

Gustavo Cisneros est un ami personnel de George Bush père et magnat de la presse et de l'audiovisuel en Amérique latine. Cet homme est suspecté d'avoir joué un rôle clé dans le coup d'État manqué. Pedro Carmona a été vu sortant des bureaux de Cisneros avant de se rendre au palais du gouvernement pour sa prise de fonctions en tant que président provisoire. Les réunions préparatoires au coup ont été tenues dans les locaux de Venevision, ce que ne dément pas le groupe Cisneros qui donne pour explication : "La réunion des acteurs du drame se déroule dans las locaux de Venevision, parce que cela a toujours été comme ça, c'est partie intégrante de la tradition vénézuélienne, comme c'est le cas dans beaucoup de pays latino-américains, où un journal connu sert de lieu pour que les parties impliquées dans nos crises négocient ou dialoguent a propos de leurs différences en terrain neutre."
- "En defensa de Gustavo Cisneros", Cisneros group of compagnies, 6 mai 2002


Financement du mouvement de contestation

Le New York Times, quotidien de référence outre-atlantique, révèle que l'opposition au président Chavez a été largement financée par les États-Unis, via différents organismes, tels que le National Endowment for Democracy, crée et financé par le Congrès des États-Unis. Cet organisme a quadruplé son budget pour le Venezuela l'année dernières pour le porter à 877 000 $. Par ailleurs le NED aurait financé le principal syndicat du Pays (CTV), via l'American Center for International Labor Solidarity, pour un montant de 154 377 $, ainsi que deux instituts, le National Democratic Institute for International Affairs et l'International Republican Institute, pour des montants respectifs de 210 500 $ et 339 998 $ afin de financer des activités politiques au VenezuelF.
Par ailleurs le Washington Post révèle que deux militaires conspirateurs (le colonel Pedro Soto et l'Amiral Carlos Molina) ont reçu la somme de 100 000 $ sur un compte bancaire à Miami.
- "U.S. Bankrolling Is Under Scrutiny for Ties to Chávez Ouster", New York Times, 25 avril 2002
- "Chavez Regained Power While Plotters Bickered", Washington Post, 17 avril 2002


Commission d'enquête du Sénat américain

Selon l'édition latino-américaine de Newsweek du 29 avril 2002, la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis, présidée par le démocrate Joseph Biden, aurait l'intention de demander la déclassification des documents confidentiels détaillant les contacts entre des responsables états-uniens et des officiers putschistes ou des personnalités impliquées dans la tentative de renversement du 11 avril.

 

Liberté de la presse ou presse libérale ?

Un des principaux reproches fait au président Chavez est de porter atteinte à la liberté de la presse. Pourtant le paysage audiovisuel et médiatique est très divers, les principales chaînes de télévision sont privées et de nombreux quotidiens nationaux et régionaux sont largement diffusés dans le pays sans aucune contrainte. Toutefois le 11 avril 2002, plusieurs chaînes de télévision ont été suspendues, notamment parce qu'elles ont appuyé très clairement les putschistes en pratiquant une désinformation de tous les instants. La désinformation a notamment concerné le tragique épisode des "francs-tireurs" qui, postés sur des toits d'immeubles de Caracas, ont tiré sur la foule, faisant 17 victimes (essentiellement des chavistes). Cet acte fût immédiatement imputé aux hommes de Chavez et diffusé à longueur d'éditoriaux et de journaux télévisés. C'est ce "déclencheur" qui fît basculer les militaires qui, condamnant ces actes, ont "démissionné" Chavez.
Revenant sur l'épisode crucial des "francs-tireurs", Maurice Lemoine démontre, dans Le Monde diplomatique, la manipulation des images dont visiblement aucun média national ne semble se repentir. Cette même presse continue librement son travail "d'information", après avoir encensé un coup d'État en le qualifiant de sursaut démocratique de la "société civile".
- "Manipulacion", Le Monde diplomatique
- "Hugo Chavez sauvé par le peuple", Le Monde diplomatique, mai 2002
Médias vénézuéliens :
-  Globovision
-  El Universal
Sur la désinformation, quelques liens en espagnol
- "El golpe en Venezuela: Testigo presencial", ZNet, 13 avril 2002
- "Venezuela: la conspiración mediática", Derechos, 14 avril 2002
- "Lo que realmente ocurre en Venezuela", Partido Comunista de Venezuela

 

Les réalisations de Chavez

Le principal détonateur des mouvements de contestation a été la promulgation en novembre 2001 d'un ensemble de 49 décrets-lois. Le premier acte politique des putschistes fût de les abroger. Parmi ces lois, celle sur les hydrocarbures dont le contenu est présenté précédemment et qui a sérieusement "fâché" les investisseurs étrangers du secteur pétrolier. La "loi sur la terre et le développement agraire" vise quand à elle à éliminer les "latifundios" (grandes exploitations concentrées entre quelques mains, modèle hérité du colonialisme) par la distribution des terres aux plus démunis, en recourant au besoin à l'expropriation ou à la taxation s'ils s'avère que celles-ci sont improductives. Cette réforme agraire est, entre autres, accompagnée de mécanismes d'accès au crédit pour les plus démunis. D'importantes avancées sont également perceptibles pour ce qui est de l'accès à l'éducation, à la santé et au logement.
- Loi sur la terre et le développement agraire
- Portail du Gouvernement du Venezuela
- Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela
- Institut national de statistique du Venezuela

Cyril Capdevielle

 
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 Confrontés à la quasi absence d'information francophone sur les événements du 11 avril 2002 au Venezuela, il nous a semblé utile de mettre en lumière les faits et les responsabilités en les exposant le plus simplement possible. Nous indiquons les sources auxquelles on peut notamment se référer. Cette contribution vise également à rétablir la vérité concernant les événements du 11 avril, que de nombreux médias n'ont pas hésité à présenter comme une réaction du peuple face à un président autocrate. Le 11 avril, c'est bien un coup d'État qui a eu lieu. N'en déplaise aux magistrats du Tribunal suprême de justice du Venezuela (équivalent de notre Conseil constitutionnel) qui ont empêché les poursuites judiciaires à l'encontre des militaires insurgés, en déclarant le 14 août qu'il n'y a pas eu de coup d'État, ni même de rébellion, mais plutôt un "vide du pouvoir" suite à la "démission" de Chavez. Impunité, donc, pour les conjurés qui, le moment venu, n'hésiteront pas sortir de leurs casernes pour un nouveau putsch que les médias vénézuéliens ne manqueront pas de nous présenter comme un sursaut patriotique.

Cyril Capdevielle