Puis
ce fut le départ vers un autre lieu.
Vers une partie de cette terre parcellisée, attribuée
à un peuple qui avait su l'emporter sur un absolutisme
monarchique en 1789 et qui avait tué ses enfants
en 1871. Ce peuple, je ne savais pas grand chose de lui.
Je pensais que ses filles et ses fils étaient tous
blonds, qu'ils ne travaillaient pas et que l'argent leur
pleuvait du ciel. Je pensais que j'allais vivre mieux,
que j'allais avoir de la viande tous les jours et non
tous les ans lors de la fête du Mouton. C'était
ce que je pensais. Mais la seule chose dont j'étais
sûr, c'était qu'au bout de cinq frontières
passées clandestinement, il y avait mon père,
ce jeune homme fort, beau, parfait
Pourtant,
mon père avait changé, plus de
moustache, maigre, il venait d'avoir tous les traits d'un
méchant. Mais il ne l'était pas, car c'était
mon père. Il était poli et honnête.
Je découvrais devant moi, ce qu'on avait appelé
en 1789 un sans-culotte et qu'on appelle aujourd'hui un
prolétaire.
Je
ne sais pas pourquoi, mes rêves m'avaient trahi.
Nous avions un pain par jour, un lit pour deux, une table
de cuisson de norme française qui refusait de jouer
le jeu avec des étrangers, un poste de radio criard,
un matelas datant de ma naissance, un fauteuil qui avait
connu de nombreuses autres fesses avant les miennes et,
enfin, une télé devenue 16/9ème
avec le temps.
Je
me disais, dans ce monde de gamin immigré,
"en vieillissant, la télé s'est adaptée
au format cinéma pour être plus agréable
à regarder." Il fallait bien se raconter des histoires.
La vie d'immigré n'est pas chose facile vue de
l'intérieure. On est un être inférieur.
Pas officiellement, pas pour les autorités, mais
dans le regard des autres... des "sédentaires".
Je
n'avais pas de livres car je ne savais pas lire.
Il fallu m'inscrire à l'école. Je devais
être en sixième à onze ans. On m'avais
dit : "petit, va donc en CP". Mais je m'y voyais mal à
cet âge. Comment pouvais-je aimer une fille dans
cette classe dont la moyenne d'âge était
la moitié du mien. A cela, ces messieurs dames
n'avaient pas songé : pour eux, un enfant d'immigré
ne pouvait s'intégrer complètement.
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Photo
de Sophie Canillac
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Par
la force du langage gestuel, j'ai pu échapper
au pire. Mais à mon arrivée en sixième,
mes profs n'avaient aucune sympathie pour moi. J'avais
l'impression qu'ils détestaient plus l'étranger
qui était en moi que ma propre personne.
Aujourd'hui,
buvant mon café à la française
sur la terrasse d'une brasserie parisienne, je ne peux
m'empêcher de penser à l'exil, à mon
exil, à celui de ma famille. Une question me revient
constamment : si demain le FN arrive au pouvoir, vers
quelle partie parcellisée de cette planète
vais-je immigrer, en emportant avec moi mes enfants, ma
femme, mon passé d'exilé ?
Mehmet Arabaci