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Peinture
d'Anne-Laure
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Petit,
je ne pouvais rester dans un lieu clos. L’idée
même d’un enfermement m’effrayait. Je devenais subitement
asthmatique. L’envie de courir sous le ciel libre, sur
la terre indépendante, vers des horizons infinis
me prenait et je courais, je pensais et la liberté,
cette chose invisible prenait corps dans ma tête.
Elle était terre, ciel, enfant, animal, elle était
corps et âme, elle devenait bonheur. Elle était
ma mère, mon père, mon oncle enfermé
à la prison de Malatya.
Petit
j’avais un oncle, il était révolutionnaire
et on l’avait arrêté pendant le
coup d’Etat militaire de 1980. Il était mon oncle
et l’idée, qu’il soit enfermé pour ses opinions
politiques, était dégradant. Non pas pour
nous mais pour ceux qui l’avait enfermé entre ces
murs épais et froid d’une prison.
Et cette année, c’était
mon tour de lui rendre visite. Il paraît qu’il voulait
voir comment son neveu avait grandi. Mon père pour
l’occasion m’avait acheté de nouveaux habits et
de ma ville natale jusqu’à sa prison, une si longue,
une si courte distance nous séparait. Si courte,
parce que une centaine de kilomètres nous séparaient.
Si longue, parce que c’était la première
fois que j’allais aussi loin.
C’est lors de cet événement
que je découvrais plusieurs choses pour la première
fois de ma vie : un autocar dans lequel on vous sert
des rafraîchissements, les chemins de fer, le train
et le plus important la prison. Plusieurs années
après, je devais découvrir encore pour la
première fois, lors d’un autre voyage : celui
de ma venue en Europe, la bicyclette, mes sentiments envers
celle que j’aimais, la douleur d’être loin de ma
mère le bonheur d’être avec mon père
…
| Une petite fille
s’étouffait, tout le monde accourait. Sa mère
pleurait et moi, plus loin, je jouais au foot avec
les soldats, ceux qui avaient enfermé mon oncle,
ceux qui avaient traité ma mère ceux
qui avaient arrêté mon père. Je
voulais être de leur côté...
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Arrivé
à Malatya, le paysage n’était que chaos,
n’était que désert. Dehors, assis
au pied du mur imposant de la prison, les familles, les
enfants, les femmes, les souvenirs cherchaient à
se protéger du soleil, en s’adossant à ce
mur qui ne leur offrait qu’un mince trait d’ombre. Tout
était contradiction. Ils devaient casser ce mur,
prendre les leurs et partir. Mais non, ils cherchaient
à se protéger en s’appuyant contre lui,
en attendant que la porte qui les sépare des leurs
s’ouvre.
L’attente devant les portes des prisons
est infernale. Tous étaient impatients. Ce jour
là je ne l’étais pas car j’étais
petit et le malheur des autres ne me touchait pas. Pourtant,
en 1989 je devais rendre visite à un cousin arrêté
pour délit de clandestinité et enfermé
à Fleury, ce jour là j’ai compris que l’attente
devant les portes d’une prison m’était incommensurable.
A
Malatya, une vielle dame s’écroulait.
Tout le monde accourait vers elle. Moi j’étais
loin et je ne me déplaisais pas. Une petite fille
s’étouffait, tout le monde accourait. Sa mère
pleurait et moi, plus loin, je jouais au foot avec les
soldats, ceux qui avaient enfermé mon oncle, ceux
qui avaient traité ma mère ceux qui avaient
arrêté mon père. Je voulais être
de leur côté... Plus tard je fus du côté
de ceux pour qui l’attente devant les portes d’une prison
est interminable.
Les portes se sont ouvertes avec un monde
nouveau surgie du néant. Plus de chaleur estivale,
plus de foot, plus d’ombre, tout était sombre et
noirs, même ces gardiens qui nous contrôlaient.
Imaginez une usine, imaginez un travail
à la chaîne, imaginez le plateau roulant,
imaginez les ouvriers, imaginez les produits traités,
imaginez les emballages de ces produits et enfin imaginez-nous
dans ce corridor.
Le corridor était le plateau roulant,
les gardiens les ouvriers, nous les visiteurs les produits,
les prisonniers nos emballages et la prison l’usine. On
vous contrôlait pour qu’il n’ait pas de confusion.
Comme dans la traite des noirs africains, on s’est aligné,
il ne nous manquait plus que les chaînes, elles
étaient portées par ceux qui se trouvaient
à l’intérieur.
Femmes,
enfants, pères, mères, tous étaient
contrôlés, fouillés, je
voyais dans les yeux des deux parties une haine. Moi j’étais
petit et je ne pouvais comprendre cette haine.
Les gardiens nous ont fait rentrer dans
une cour de 100 m² environ, ce jour là les prisonniers
de délit d’opinion devaient voir leurs proches.
Comme s'il y avait un délit d’opinion. C’est terrible
de penser, qu’en une époque si évoluée
que la notre, existe une infraction relative à
la pensé. Pour moi il n’y avait pas de prisonniers,
il y avait seulement mon oncle emprisonné.
Dans cette cour, étaient alignées
des tables sales, des chaises dans le même état.
Les visiteurs devaient entrer en premier dans la cour
et occuper les place autour des tables. Les délinquants
d’opinion devaient être lâchés après.
Mon oncle m’apparu au loin, il était
de bonne humeur. Il faut dire, qu’il était conscient
du risque qu’il encourait en intégrant l’action
révolutionnaire. Mais d’autres étaient plus
fragiles que lui.
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Photo
de Raphaël Meyssan
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Petit,
mes larmes coulaient d’elles-mêmes
devant une scène pathétique, c’était
d’ailleurs mon seul côté humain à
cet âge. Au loin les pleurs d’un jeune homme, beau,
grand, d’une vingtaine d’années venaient percuter
tout ce que je n’avais pas de sensible en mon enfance.
Devant cette scène, la mienne
avait disparu. Qui se souciait d’un oncle qui se portait
apparemment bien. Dans ce monde, on se préoccupait
de ceux qui se sentaient mal. Ce jeune homme en voyant
sa mère – vieille dame classique de notre région,
portant sur ses épaules, la douleur de ceux qu’elle
avait perdus, qui n’avait que comme soulagement sa souffrance
– l’a pris dans ses bras. Il l’embrassait comme un père
embrasserait ses enfants, il pleurait, elle pleurait.
Les lunettes du fils sont tombées, pour ne pas
écourter le temps qu’il lui restait, il ne les
a pas ramassées.
Devant
cette scène, je ne pouvais plus rester insensible
à la prison. Tout était pourtant
déjà là pour me faire respirer la
douleur de l'emprisonnement. Mais, c’est en ce moment
précis que je comprenais la souffrance que la prison
enfantait à la fois chez ceux qui étaient
détenus et chez ceux qui étaient relativement
libres. Depuis l’idée d’être enfermé
en un lieu clos, me rend asthmatique, mais cette fois
la douleur de ceux qui sont emprisonnés devient
la mienne, je sors et je cours, je cours tellement fort
que j’oublie tout sauf cet enfant et sa mère.
Depuis, je milite pour qu’une peine de
prison reste une exception et non une institution.
Mehmet
Arabaci