Sales gosses !


Photocopie : Céline Farez
Photocopie de Céline Farez

Un poète soviétique d’origine turcophone disait dans les années 50 "  des jours heureux nous attendent les enfants ". Pourtant nos calendriers électroniques made in China nous annoncent depuis quelques secondes que, nous sommes en l’an 2000, dans un an nous entrons dans le 3ème millénaire et les enfants attendent les beaux jours que nous leurs avions promis. De la Mongolie au Brésil, de la Chine socialiste aux Etats-Unis capitalistes, l’enfance subit, l’enfance souffre, l’enfance travaille, l’enfance ce moment inoubliable de la vie se prostitue dans un coin de la planète.

De l’enfant soldat au Libéria à l’enfant prolétaire au Bangladesh la souffrance est l’enfance. Prostitué, travailleur à partir de 4 ans, emprisonné à partir de 10, torturé à partir de 13, l’enfant et l’enfance sont devenues des valeurs fragiles. Pourtant nous ne sommes pas aussi innocents que ce que nous pouvons le croire, nous sommes plus que coupables. Coupables de ne pas avoir condamné avec force le travail des enfants dans le monde, coupables de ne pas avoir boycotté ces habits, ces jouets, ces chaussures en provenance de la Thaïlande, du Corée, du Bangladesh. Nous sommes tout simplement coupables d’être coupables. Le pape vient de dire, devant quelques milliers d’enfants réunis au Vatican, que 2 millions d’enfants ont été tués lors des différents conflits armés. Il a oublié de mentionner les quelques millions travaillant pour Nike, Adidas, et autres marques que nous consommons sans modération, dont la privation est comme une honte, comme une exclusion de la société de consommation.

L’adulte souffre, mais l’enfant souffre autrement, en souffrant, il crie à la face du monde sa vanité. En ce qui concerne le malheur des enfants l’Amérique latine est peut-être le continent qui en souffre le plus. Main d’œuvre bon marché, dépôt d’organes, transporteurs au service des cartels de drogues, l’enfant en Amérique latine est un bien sans valeur.

Photocopie : Céline Farez
Photocopie de Céline Farez

A l’heure où chacun est d’accord pour un libéralisme modéré aucun par malheur ne pense vraiment ce que ce mot veut dire. Le libéralisme est la recherche d’un profit optimal et cette recherche d’un profit optimal n’a que faire d’une modération. Excessif par essence, sa théorie est : Atteindre le profit fixé par tous les moyens possibles, y compris le travail des enfants dans les pays du tiers monde.

Nos gosses des rues

Ces enfants travailleurs, des familles pauvres sont peut-être ceux de mon enfance. Nous les gosses de riche, nous les appelions les enfants de la rue. Ils étaient sales, décoiffés, méchants… Ils avaient en plus de nous une maturité, ce courage de se défendre et de répondre… Ils avaient des chiens, ces mêmes chiens que la mairie a tué en 1984, pour que les riches de mon quartier ne soient pas dérangés.

Il était environ 13 heures et c’était un vendredi. Je me suis rendu à l’école pour dire au revoir à ma maîtresse et acquérir un document de fin d’études primaires. Le temps ne passait pas et j’ai inventé un prétexte pour rentrer chez moi. Cela était impoli car le dernier jour nous devions rester avec nos copains ; nous les garçons nous avions des copains ; les copines étaient mal vues ; les garçons ne devaient pas être amis avec les filles et vice et versa. Dans cette société qui tolérait la torture sur des enfants sous prétexte qu’ils étaient révolutionnaires, l’enfant et ses amours n’étaient pas acceptables, c’était un adultère avant l’age. Pourtant nous étions amoureux à la manière tragique. Nous essayions de jouer au docteur et à l’infirmière. Je me rappelle encore de ce jour où l'on ma vu avec une fille, dans le champ derrière chez moi. J’avais 9 ans et les souvenirs ne me trahiront pas pour une fois. Les enfants de mon quartier riche m’ont coursé. Ce jour là j’ai couru plus vite que n’importe quel athlète de haut niveau. J’ai échappé au pire, c’est à dire au lynchage populaire par quelques cloques biens dosées. Ma peine avait été prononcée par la communauté des enfants et par le frère de la fille : l’exil hors du quartier vers le bidonville ! Comme Ulysse je devais subire l’éloignement !

Ces enfants élevés à l’image de leurs parents, m’avaient non seulement excommunié, mais m’avaient aussi enlevé toutes distinctions sociales. Car après cet événement heureux pour moi et triste pour le frère de la fille, qui avait été à l’origine de ma chute dans une classe inférieure, tous commençaient à m’appeler le violeur.

Photocopie : Céline Farez
Photocopie de Céline Farez

A partir de ce moment j’ai commencé à fréquenter ces enfants de la rue, ces enfants qui n’avaient pas peur de répondre. J’étais devenu sans le savoir un enfant de la rue. Je n’avais pas de chien car j’avais peur de ces molosses. Mais en tout, je vivais comme eux, je quittais tôt mon quartier pour rejoindre les pauvres, je rentrais tard le soir pour dormir. De temps à autre je rentrais à la cité pour régler quelques comptes. Ces quelques années d’exil chez les pauvres m’avaient permis de jouer au docteur et à l’infirmière sans avoir de restrictions ni de sanctions. Ils ne pouvaient plus m’excommunier, car le plus bas n’existait pas.

Et je pense à ces enfants qui grandissent dans une bouche d’égout en Mongolie, dans un tripot aux Philippines, dans une usine en Corée, sur des déchets ici et là et je nous estime tous coupables. Coupable de rester aveugles à l’homme et à son avenir.

Combien de temps encore allons nous célébrer le nouveau millénaire pour notre bonheur en offrant des cadeaux fabriqués par ces enfants que nous exploitons indirectement ? Combien de siècles nous faut-il pour prendre conscience que nous avons substitué le monde aux enfants ?

Mehmet Arabaci

 
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