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de Sophie Canillac
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20 mai 2000
Bonjour
Raphaël,
Cela
fait un moment que je voulais t'écrire,
mais ces derniers temps je suis plutôt à
côté de mes pompes. Tout d'abord, j'ai bien
reçu ton courrier du 13 février 2000. Deux
jours après, j'étais transféré
de Fresnes.
Là
bas, je me plaignais de nos conditions de détention
et il y a de quoi. J'espérais qu'en quittant Fresnes
pour une centrale, je trouverai de meilleurs conditions,
je pourrai mettre en place mon projet d'études,
je pourrai travailler à ma "réinsertion"…
Quelle désillusion !
Quand
je suis passé au CNO (Centre national d'orientation)
de Fresnes, j'avais demandé la centrale
de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) car, d'après
les orienteurs, elle cadrait parfaitement avec mon projet.
La réalité en est tout autre ! Je suis dans
ce qu'on appelle une centrale mouroir ! Aujourd'hui, je
comprends mieux pourquoi il y avait si peu d'attente.
Deux mois sur le papier. Mais je suis parti quinze jours
après mon affectation. En fait, à Fresnes,
ils recrutaient à tout va pour cette prison, car
personne ne veut y venir et, franchement, il y a de quoi.
Il n'y a rien à dire sur les conditions de détention.
Pour être franc, à ce sujet-là, c'est
bien une des meilleures que j'ai vues. Mais sorti de là,
c'est un véritable mouroir. Nous sommes à
peu près 160 détenus divisés en deux
divisions. Tout est fait pour que les deux divisions ne
se croisent jamais. Nous sommes sans cesse sous surveillance,
non pas de nombreux surveillants comme à Fresnes,
mais par un nombre impressionnant de caméras que
tu retrouves partout et jusqu'au parloir avec ta famille.
Ici, il n'y a pas de petites peines, ça tourne
entre 15 ans et perpétuité et ces derniers
sont bien nombreux. Lannemezan est une Centrale Haute
Sécurité, ce qui veut dire que bon nombre
de gars qui se trouvent ici ont un dossier chargé
et déjà un long parcours derrière
eux.
Pourquoi
un mouroir ? Parce qu'ici il n'y a rien pour
occuper les gens. Il n'y a aucune possibilité de
suivre des études sérieusement, contrairement
à ce qu'on m'a laissé croire à Fresnes.
Il y a très peu de travail et très mal payé
(bien moins bien qu'en Maison d'Arrêt). Et il ne
faut pas oublier que plus de la moitié des détenus
longues peines sont peu ou pas du tout assistés
de l'extérieur. La seule chose qu'il y de bien
ici, c'est le sport. Il y a sport tous les jours, mais
encore faut-il aimer le sport ! Sorti de là, on
tourne en rond de 8h30 le matin à 18h30 le soir.
Quand on arrive de Maison d'Arrêt, et de Fresnes
en particulier, c'est génial de se retrouver dehors
7h30 par jour, mais au bout de quelques semaines, cela
devient lassant de tourner en rond 7h30 par jour ! Je
pensais qu'une fois en Centrale, je me referai une santé,
que j'oublierai le stress de la Maison d'Arrêt…
Mais il n'en est rien, bien au contraire. En moi est en
train de resurgir toute cette colère que je croyais
enfouie depuis longtemps.
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de Sophie Canillac
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A
tout cela s'ajoute un autre problème.
Mon Amie se trouve incarcérée à la
Centrale pour femmes de Rennes. Elle
n'est pas dans mon affaire et je l'ai vraiment rencontrée
en prison, bien que nous soyons du même quartier.
Nous attendions tous les deux que je suis en Centrale
pour pouvoir nous joindre autrement que par courrier.
En Centrale, nous avons le droit de téléphoner
(ici, une demi heure chaque semaine). Pour nous, c'était
important de pouvoir se parler autrement que par écrit.
Cela
fait plus de quatre ans que nous sommes ensemble.
Ici, j'ai le droit de téléphoner à
qui je veux, mais on me refuse ce droit de téléphoner
à mon Amie sous prétexte que nous ne sommes
pas mariés ! Je précise qu'il n'existe aucun
texte sur le sujet.
Résultat, je suis en train de
perdre mon Amie car elle en a marre d'attendre et d'espérer
des choses qui ne viennent pas. Le 1er mai,
j'avais attaqué une grève de la faim par
désespoir, mais aussi pour faire pression sur l'administration.
Je l'ai stoppée le 10 mai à la demande de
mon Amie qui dit avoir besoin de réfléchir
sur notre Avenir. Tu vas peut-être trouver cela
stupide Raphaël, mais si je perds mon Amie, j'aurai
perdu toutes raisons de croire en un Avenir meilleur.
A partir de ce moment-là, je réattaquerai
ma grève de la faim illimitée en espérant
que cela servira à d'autres qui sont dans mon cas.
Quelques années en arrière, j'aurais mis
le feu à la Prison (le temps des étés
chauds), mais aujourd'hui, je n'ai plus envie de cette
violence. A l'heure où notre chère ministre
Guigou nous parle d'améliorer les conditions de
détention, de tout faire pour maintenir et renforcer
les liens familiaux… Dans la réalité, c'est
totalement différent. On éloigne les gens
de leurs familles, on fait tout pour briser le peu de
liens qui leur restent avec l'extérieur… Ca, c'est
la réalité de la Prison et moi je ne la
supporte plus et le seul moyen qui me reste pour lutter
contre cela est ma grève de la faim. Je sais qu'ils
me laisseront crever, mais je m'en fiche totalement. Sans
mon Amie, je n'ai plus rien à espérer !
Pourquoi
écrire aujourd'hui alors que je n'ai le courage
de rien ? Parce que ce matin, j'ai reçu
un courrier qui m'a fait penser à toi. La lettre
était adressée à Fresnes, mais ils
me l'ont fait suivre. Elle me vient dune jeune fille qui
a pour prénom Edith (comme mon Amie) et qui est
au lycée privé de Tassin (Rhône) en
seconde. La lettre a été écrite le
7 mai. Edith me dit être tombée sur mon courrier
sur ton site Internet. Elle faisait des recherches sur
la prison au lycée car son prof d'éducation
civique leur a proposé un débat qui avait
pour thèmes : "Faut-il punir ? Les peines, la vie
en prison, la réinsertion."
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de Sophie Canillac
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Elle
a fait part de mon courrier à toute sa classe.
Elle a confirmé tout ce que j'avançais grâce
à d'autres documents… Sa lettre m'a touchée
car elle me dit que sa classe à décidé
d'agir, même si ce n'est qu'à une petite
échelle, en laissant une trace de leurs propos
sur les murs de la bibliothèque de son lycée,
afin qu'en y entrant les gens aient une pensée
pour nous qui sommes à l'intérieur. Je trouve
cela bien.
J'aimerais,
Raphaël, que tu publie ma lettre sur ton site et
que si Edith se reconnaît ou si quelqu'un
la reconnaît, elle se fasse connaître de moi.
Cela me ferait plaisir d'entrer en contact avec elle afin
d'échanger des idées, de dialoguer… Par
la même, je renouvelle ma demande de correspondants
et de correspondantes car je me sens bien seul derrière
mes quatre murs.
De
ton côté, Raphaël, j'espère que
tu te portes bien et que L'Asile reçoit
beaucoup de visiteurs. (…) Cela me touche quand
tu me dis que je fais partie de la rédaction, que
je suis votre correspondant. (…)
Pour
te dire combien nos vies en prisons ne valent pas grand
chose, durant mes 10 jours de grève
de la faim, je n'ai reçu la visite ni du médecin,
ni des infirmières et encore moins de la Direction.
La seule personne qui s'est inquiétée de
mon état est mon Educatrice. Ici, tu peux crever,
personne n'en a rien à faire. (…)
Voilà,
Raphaël, je vais poser le stylo pour aujoud'hui
en espérant que tu publieras ma lettre dans L'Asile
utopique et que j'aurai bientôt de tes nouvelles.
Bien
Amicalement
A bientôt
Franck
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