Mémoires d'un clone,
(un roman sur la fatigue)

I


Photo de Thomas Tribouillois
Photo de Thomas Tribouillois

Putain, qu'est-ce que c'est usant la vie d'être humain. D'abord, il faut accepter l'issue tragique et accepter d'avancer chaque jour dans sa direction, accepter de faire que chacune de nos respirations nous rapproche de cette fatalité souriante comme une guillotine. Accepter n'est pas le terme exact, s'en accommoder, plutôt. Si on ne s'en accommode pas, alors on arrête de respirer et la fin vient plus vite.

Il faut aussi faire la lessive. Parfois, dans la poche d'une chemise, on oublie un paquet de chewing-gum. Il faut alors patiemment décoller les petits bouts qui sont venus s'incruster dans le linge. Ca, aussi, c'est épuisant. Mais moins que l'idée de retourner, demain, au boulot. De faire comme si on était concerné par toutes ces conneries. Les ordinateurs, la culture numérique, la fausse bonne humeur entre les gens, les frustrations sexuelles, les pulsions de meurtre dans l'air, la nécessité d'être le plus malin pour ne pas se faire tuer, la peur d'être dévoré, l'angoisse de finir comme le clochard qu'on voit chaque matin agoniser dans sa flaque de 8.6°. Il faut donc s'habiller, se laver, se raser, se peigner, se crémer (c'est important, d'avoir l'air jeune longtemps), se désodoriser, s'aseptiser, se rendre agréable aux autres, dégager de la bonne humeur et un léger parfum de vanille.

Au cœur de ce paradis de convivialité qu'est le monde du travail, le seul fait d'aller chier dans les waters communs devient une aventure à laquelle peu d'intrépides participent. Ce serait trop en dire. S'exposer tout à coup dangereusement aux autres. Leur faire partager une intimité malodorante dont ils pourraient se servir dans le cadre de la guerre moderne, celle qui oppose sans raison apparente des individus enfermés dans un même espace. Il faut donc vivre huit heures par jour sur le mode de la rétention, cacher le maximum d'information nous concernant. Ca, c'est également très épuisant. Mais ce n'est pas tout.

"Ils ne respirent
pas, ils transpirent"

Il faut ensuite, à l'issue de ces huit heures, s'enfourner dans les wagons à bestiaux aiguillés par la RATP. Là, on a un aperçu réel de la place que la société nous accorde, de l'attention avec laquelle elle se penche sur notre cas suffoquant. Ca grince. Ca couine. Et surtout, ça pue. Dans le métro, les salariés font partager à leur voisin d'un soir ces secrètes exhalaisons dont ils font mystère à leur collègue de bureau : ils exsudent, reniflent, se grattent, se curent les narines et les oreilles, pètent en espérant qu'un autre sera soupçonné. Non seulement ça, mais ils donnent également des coups de coudes et des coups de pieds. Oui, il y a bien quelques personnes qui sourient. Mais la plupart des gens, après avoir été propres et polis durant toute la journée, deviennent alors de sales cons. Ils ne respirent pas, ils transpirent. Ils font payer aux autres la sadisation et le manque de considération dont ils sont victimes au quotidien. Ils lèvent sans scrupule leur bras devant votre nez pour agripper la main courante, dévoilant un rond de sueur qui ressemble à un atoll sans vent et sans île au milieu. Ca ne donne pas trop envie de s'y plonger mais plutôt d'y scotcher un bâton de dynamite. Booommm.

Ce soir encore, l'explosion n'aura lieu que dans ma tête. Une fois de plus, je sortirais machinalement de la rame sans avoir rien fait. J'aurais reniflé une aisselle et la société m'aura bien fait comprendre, comme chaque soir, tout le mépris qu'elle a pour moi. Malgré tout ça, il faudra continuer à avancer et apprendre un peu plus à se taire. Ca aussi, c'est fatiguant.

Nicolas Santolaria
Photos de Thomas Tribouillois

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 

Photos de Thomas Tribouillois
 

L'Asile utopique
Présentation
Archives



désabonnement