Un grand bol d'air pur

A chaque fois que j'ai un courrier, je reçois un grand bol d'air pur qui fait un grand bien dans ce monde fade. Mes amitiés aux visiteurs de l'Asile et bisous particuliers à Chloé, Annaëlle et Elodie...


Photo de Franck Astier
Une photographie de Franck

Mercredi 14 mars 2001

Salut à vous tous,

Il est 23h06 et je me décide enfin à prendre mon stylo pour vous donner de mes nouvelles. J'ai bien reçu le courrier avec les deux emails ; ça m'a fait plaisir et tout drôle qu'on m'envoie un email du Canada. Dommage que cette jeune personne n'ai pas décidé de m'écrire directement. J'aimerais, faire un gros bisou à cette jeune fille, si elle se reconnaît, et lui dire un grand merci, ainsi qu'à tous ceux qui m'ont envoyé des emails et qui m'ont écrit, pour leur soutien ! Ce fait du bien de savoir que l'on existe en dehors des murs. Grâce à l'Asile, j'ai toujours trois charmantes correspondantes (Elodie qui est étudiante à Grenoble, Chloé et Annaëlle qui sont elles aussi étudiantes à Aurec sur Loire) avec qui je suis toujours en contact écrit et téléphonique en ce qui concerne Chloé. Nous avons beaucoup à nous apprendre. Je leur apporte un aperçu de ce qu'est l'enfermement et elles me permettent de garder un œil sur la vie, la vraie. Elles me permettent de ne pas sombrer dans l'oubli d'exister en dehors des murs, de vivre simplement et c'est très important pour moi.

La pesanteur de la prison fait qu'avec le temps les gens vous oublient, se séparent de vous, les murs te mangent petit à petit et si tu n'y prends pas garde, tu te retrouves un jour à prendre des cachets pour oublier où tu es, qui tu es… voire même penser au suicide et passer à l'acte

A chaque fois que j'ai un courrier d'elles, je reçois un grand bol d'air pur qui fait un grand bien dans ce monde fade et sans odeur, idem quand je parle avec Chloé au téléphone. Elle n'a que 16 ans et avec elle j'ai l'impression d'avoir un rôle de grand frère que j'ai été incapable de tenir avec mes petites soeurs. J'apprends beaucoup avec elles et avant tout à redevenir un être humain. Et bien sûr, il y a vous. J'ai beaucoup d'affection pour vous et beaucoup de reconnaissance car c'est vous qui m'avez ouvert cette porte sur la liberté et dans un moment où j'en avais le plus besoin. La pesanteur de la prison fait qu'avec le temps les gens vous oublient, se séparent de vous, les murs te mangent petit à petit et si tu n'y prends pas garde, tu te retrouves un jour à prendre des cachets pour oublier où tu es, qui tu es… voire même penser au suicide et passer à l'acte. L'Asile m'a dévié de cette spirale et pour cela je vous dois beaucoup. Merci beaucoup.

Pour vous parler de moi, je dirais que ça ne va pas trop mal. Depuis 15 jours, je suis dans une logique d'attente et d'espoir, ce qui me fait revivre à nouveau. Le pire pour un détenu, c'est de ne rien attendre, de ne rien avoir à espérer. J'ai attendu mon jugement pour être fixé sur mon sort. J'ai attendu ma sortie du quartier d'isolement pour revoir à nouveau du monde. J'ai attendu mon arrivée en Centrale pour mettre en place un projet de réinsertion. A chaque fois, j'avais un but qui me permettait d'espérer, d'attendre. Depuis 15 mois, je suis en Centrale ! Elle n'a rien à voir avec l'idée que je m'en faisais et avec le tableau qu'on m'en avait dépeint. Comme cimetière et modèle de dysfonctionnement, on ne fait pas mieux. Aucune activité, rien pour la réinsertion et aucune écoute de la direction. J'ai l'impression d'être dans un lieu où chacun survit comme il peut. Il a fallut que j'attende un an dans ces conditions pour espérer quelques chose de mieux. Ce quelque chose, c'est ma demande de transfert. Elle est partie au ministère fin février avec avis favorable de la prison. Aujourd'hui, je suis dans l'attente de l'approbation du ministère. Si cela m'est accordé, je serai à Muret, près de Toulouse, d'ici la fin de l'année. C'est un centre de détention où le régime y est plus souple, où il y a bien plus d'activités et de travail et une fois là-bas, je pourrai espérer des permissions de sortie… ce qui n'est pas le cas ici car le régime pénal n'y est pas le même. Plus de 6 ans que j'attends ce moment là !

Est-ce que le site marche bien ? J'espère qu'un jour j'aurai l'occasion de te voir à l'œuvre, Raphaël, et si un jour tu décides de vouloir former quelqu'un, met moi sur ta liste car ça m'intéresse ! Ici, nous essayons de créer un petit journal intérieur dans le carde d'un cour. Ce petit mensuel aura pour nom L'Absurde… et je participe à sa conception. Notre problème ici, c'est le manque d'information car nous recevons très peu de revues et de journaux. As-tu la possibilité avec Internet de m'envoyer de la doc sur des infos ludiques, des petites infos du monde, tout ce qu'on n'entend pas à la télé ou qu'on ne voit pas dans les journaux ? Ca m'arrangerai bien !

Dans l'attente de vos nouvelles, je vous envoie toutes mes amitiés. Mes amitiés aux visiteurs de l'Asile et bisous particuliers à Chloé, Annaëlle et Elodie.

Bien amicalement

Franck

 

 Nous vous invitons vivement à écrire à Franck :

M. ASTIER Franck
7817  E145   BP312
Route de Seysses
31 605 MURET cedex

(Le courrier est ouvert par un vagemestre et peut ne pas arriver.
Pour garder une trace de votre envoi, nous vous conseillons
d'envoyer votre lettre en recommandé.)

 Vous pouvez aussi nous envoyer un e-mail
que nous lui transmettrons par voie postale

redaction@asile.org

(si vous ne souhaitez pas que votre lettre
soit publiée, merci de le préciser)

 
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