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Extrait
d'une peinture de Sophie Berrué
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Mercredi 9 octobre 2002
Bonsoir Raphaël,
Il est 19 h 46 et ce soir
j’ai besoin d’une oreille amie pour m’écouter.
Pour moi la liberté se rapproche (même si
ce n’est pas pour demain), car j’ai fait le
plus gros de ma peine et pourtant j’ai le sentiment,
la sensation de repartir pour 20 ans. Comme tu le sais,
il y a un an et demi je n’allais pas très
fort et avec l’arrivée de F. et des petites
dans ma vie, je commençais à me reconstruire
et surtout envisager un avenir meilleur. Je me suis énormément
attaché à elle et peut être encore
plus aux petites, car à elles trois, elles étaient
ce que je recherchais depuis toujours : un petite famille
! Tout allait bien dans le meilleur des mondes jusqu’à
la mi-août où tout s’est écroulé
pour moi. Comme cela, du jour au lendemain ? Depuis, j’ai
péter les plombs deux fois. J’ai voulu me
foutre en l’air, mais n’étant pas expert
dans le domaine, je me suis loupé. 15 jours après,
j’ai remis cela et, cette fois-ci, je pensais ne
pas me rater avec un jeûne de 15 jours, une dose
massive de médicaments et une grosse saignée
dans le bras.
C’est pour moi la fin de tous mes rêves.
Aujourd’hui, je me sens vide, fatigué
de tout et l’avenir me fait peur. |
C’est bizarre ce
que je vas te dire, mais de toute ma vie je ne me suis
jamais senti aussi bien que quand je me suis senti partir.
J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines
et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis
senti bien. A ce moment-là, je n’avais pas
peur de mourir car je le faisais par amour pour elles.
C’était ma façon à moi de leur
prouver qu’elles étaient et restent indispensable
à ma vie. On dit que, quand tu vas mourir, tu vois
défiler toute ta vie… Moi j’ai pas
ressenti cela, je me suis senti léger, serein,
comme si tous mes problèmes avaient disparus. Après,
je ne me souviens plus. Je me suis réveillé
à l’hôpital après 2 jours de
coma, j’avais perdu beaucoup de sang et comme souvenir,
je garderai de vilaines cicatrices sur mes bras. Une infirmière
m’a dit que j’avais eu de la chance d’avoir
un organisme plus que résistant pour avoir supporté
ce que je lui ai fait subir. Tu parles d’une chance
! Je voulais vraiment y rester ! Aujourd’hui, je
me retrouve à la case départ, le travail
en moins, car ils ont profité que je sois à
l’hôpital pour me virer (quand tu es en train
de te noyer, tu peux compter sur l’administration
pour t’y aider !). Et de belles cicatrices aux bras
qui me rappelleront A. et les petites jusqu’à
la fin de ma vie. Si tu savais à quel point elles
me manquent…
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Extrait
d'une peinture de Sophie Berrué
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Depuis, je suis sur une
autre planète et marche à côté
de mes pompes. Je ne mange plus. Je ne
dort plus, car quand je ferme les yeux, je fais des cauchemars.
Je ne parle pratiquement plus à personne et j’ai
peur de péter les plombs à nouveau. Pour
arranger le tout, aujourd’hui, on m’a retiré
la télé, car ne travaillant pas, je n’ai
bien sûr plus d’argent pour la louer. Jusqu’à
présent, elle occupait mes soirées et, là,
c’est la gamberge qui reprend le dessus. J’ai
peur, peur de moi, de mes réactions, car là
je me fait l’effet d’être une cocotte
minute prête à exploser à tout moment.
En plus de la peine, je sens la colère revenir
en moi et, si je la laisse ressortir, je risque de devenir
ingérable. Je croyais que Muret [la prison où
il a été récemment transféré]
serait pour moi, pour nous quatre, la dernière
étape et le début pour une vie meilleure.
Mais non, c’est pour moi la fin de tous mes rêves.
Aujourd’hui, je me sens vide, fatigué de
tout et l’avenir me fait peur.
Excuse-moi de te faire partager tout cela, Raphaël,
mais j’avais besoin de parler, parler à un
ami. Je te remercie pour les livres, même si je
les ai pas. F. les a reçus et devait me les apporter
fin août, car il était prévu qu’elle
et les petites viennent au parloir, mais elles ne sont
pas venues pour les raisons que tu connais.
Entre détenus et surveillants.
Ca se serre la main, se tutoie, s’octroie
des passe-droit et moi je n’accepte pas cela.
Je n’oublie pas que ce sont ces gens-là
qui m’ont enfermé dans des quartiers
d’isolement, qui m’ont matraqué
quand nous revendiquions nos droits et, surtout,
que ce sont eux qui ont les clés. |
Pour ce qui est de cette
prison, elle n’est pas aussi bien que cela.
Il y a plus de 500 types, mais tu as l’impression
qu’elle est vide car très peu sortent. Dehors,
nous sommes toujours les mêmes. Quand tu sais qu’il
y a plus de 80 % de violeurs, pédophiles qu’une
bonne partie appartient au 3ème âge ou au
monde de la toxicomanie… tu as vite fait le tour.
Il y a aussi une chose que je vois ici et que je ne supporte
pas, c’est le copinage entre détenus et surveillants
! Ca se serre la main, se tutoie, s’octroie des
passe-droit et moi je n’accepte pas cela. Moi, je
n’oublie pas que ce sont ces gens-là qui
m’ont enfermé dans des Q.I. (quartiers d’isolement),
qui m’ont matraqué quand nous revendiquions
nos droits et, surtout, que ce sont eux qui ont les clés
et qui n’ont aucun scrupules à nous enfermer
le soir. Je ne pourrais jamais être copain avec
ces gens-là car je connais un tas de types qui
crèvent à petit feu dans les Q.I. alors
que les trois quarts n’y ont pas leur place. Le
problème, c’est qu’à cause de
toutes ces familiarités, et bien ils ont tendance
à l’être avec tout le monde et en ce
qui me concerne, c’est toujours source de conflit.
Des fois, je vois de ces choses ici…
J’étais venu ici car c’était
intéressant pour moi, pour les perm’. Muret
était reconnu pour cela, mais après mon
entretien avec le J.A.P. (juge d’application des
peines), j’ai vite déchanté !
Encore un bon petit fonctionnaire assez courageux pour
ne pas prendre de risques avec moi ! Et c’est
pas l’arrestation de Patrick Henry qui va arranger
les choses. Les J.A.P. étaient déjà
frileux par tradition et si chez certains il restait un
zeste d’humanité, cette nouvelle affaire
concernant la liberté des longues peines va vite
les déculpabiliser : là, ils vont pas se
faire prier ! Ca aussi ça me met en colère,
tout comme la liberté de Papon, car ici, il y en
a plein qui sont en train de crever et on les libérera
pas car ils ont pas de grands avocats et ne sont pas médiatiques.
Mis à part cela, comment vas-tu, toi ? Y a-t-il
toujours autant de monde à L’Asile ? […]
Voilà, Raphaël, je vais poser le stylo pour
ce jour, en espérant très vite te lire.
Là, je vais bouquiner un peu, en espérant
que je trouverai le sommeil. A propos de livre, si tu
as des revues à m’envoyer (tout genre) n’hésite
pas !
Au plaisir de te lire.
Avec toute mon amitié.
À bientôt.
Franck
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