LETTRE DE FRANCK
« J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis senti bien »

Franck Astier est détenu. Il correspond avec L'Asile utopique depuis la création du site en 1999. Vous pouvez correspondre par courrier avec lui. Depuis un an et malgré l'enfermement, Franck avait quelqu'un dans sa vie.

 

Extrait d'une peinture de Sophie Berrué
Extrait d'une peinture de Sophie Berrué

Mercredi 9 octobre 2002

 

Bonsoir Raphaël,

Il est 19 h 46 et ce soir j’ai besoin d’une oreille amie pour m’écouter. Pour moi la liberté se rapproche (même si ce n’est pas pour demain), car j’ai fait le plus gros de ma peine et pourtant j’ai le sentiment, la sensation de repartir pour 20 ans. Comme tu le sais, il y a un an et demi je n’allais pas très fort et avec l’arrivée de F. et des petites dans ma vie, je commençais à me reconstruire et surtout envisager un avenir meilleur. Je me suis énormément attaché à elle et peut être encore plus aux petites, car à elles trois, elles étaient ce que je recherchais depuis toujours : un petite famille ! Tout allait bien dans le meilleur des mondes jusqu’à la mi-août où tout s’est écroulé pour moi. Comme cela, du jour au lendemain ? Depuis, j’ai péter les plombs deux fois. J’ai voulu me foutre en l’air, mais n’étant pas expert dans le domaine, je me suis loupé. 15 jours après, j’ai remis cela et, cette fois-ci, je pensais ne pas me rater avec un jeûne de 15 jours, une dose massive de médicaments et une grosse saignée dans le bras.

C’est pour moi la fin de tous mes rêves. Aujourd’hui, je me sens vide, fatigué de tout et l’avenir me fait peur.

C’est bizarre ce que je vas te dire, mais de toute ma vie je ne me suis jamais senti aussi bien que quand je me suis senti partir. J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis senti bien. A ce moment-là, je n’avais pas peur de mourir car je le faisais par amour pour elles. C’était ma façon à moi de leur prouver qu’elles étaient et restent indispensable à ma vie. On dit que, quand tu vas mourir, tu vois défiler toute ta vie… Moi j’ai pas ressenti cela, je me suis senti léger, serein, comme si tous mes problèmes avaient disparus. Après, je ne me souviens plus. Je me suis réveillé à l’hôpital après 2 jours de coma, j’avais perdu beaucoup de sang et comme souvenir, je garderai de vilaines cicatrices sur mes bras. Une infirmière m’a dit que j’avais eu de la chance d’avoir un organisme plus que résistant pour avoir supporté ce que je lui ai fait subir. Tu parles d’une chance ! Je voulais vraiment y rester ! Aujourd’hui, je me retrouve à la case départ, le travail en moins, car ils ont profité que je sois à l’hôpital pour me virer (quand tu es en train de te noyer, tu peux compter sur l’administration pour t’y aider !). Et de belles cicatrices aux bras qui me rappelleront A. et les petites jusqu’à la fin de ma vie. Si tu savais à quel point elles me manquent…

Extrait d'une peinture de Sophie Berrué
Extrait d'une peinture de Sophie Berrué

Depuis, je suis sur une autre planète et marche à côté de mes pompes. Je ne mange plus. Je ne dort plus, car quand je ferme les yeux, je fais des cauchemars. Je ne parle pratiquement plus à personne et j’ai peur de péter les plombs à nouveau. Pour arranger le tout, aujourd’hui, on m’a retiré la télé, car ne travaillant pas, je n’ai bien sûr plus d’argent pour la louer. Jusqu’à présent, elle occupait mes soirées et, là, c’est la gamberge qui reprend le dessus. J’ai peur, peur de moi, de mes réactions, car là je me fait l’effet d’être une cocotte minute prête à exploser à tout moment. En plus de la peine, je sens la colère revenir en moi et, si je la laisse ressortir, je risque de devenir ingérable. Je croyais que Muret [la prison où il a été récemment transféré] serait pour moi, pour nous quatre, la dernière étape et le début pour une vie meilleure. Mais non, c’est pour moi la fin de tous mes rêves. Aujourd’hui, je me sens vide, fatigué de tout et l’avenir me fait peur.

Excuse-moi de te faire partager tout cela, Raphaël, mais j’avais besoin de parler, parler à un ami. Je te remercie pour les livres, même si je les ai pas. F. les a reçus et devait me les apporter fin août, car il était prévu qu’elle et les petites viennent au parloir, mais elles ne sont pas venues pour les raisons que tu connais.

Entre détenus et surveillants. Ca se serre la main, se tutoie, s’octroie des passe-droit et moi je n’accepte pas cela. Je n’oublie pas que ce sont ces gens-là qui m’ont enfermé dans des quartiers d’isolement, qui m’ont matraqué quand nous revendiquions nos droits et, surtout, que ce sont eux qui ont les clés.

Pour ce qui est de cette prison, elle n’est pas aussi bien que cela. Il y a plus de 500 types, mais tu as l’impression qu’elle est vide car très peu sortent. Dehors, nous sommes toujours les mêmes. Quand tu sais qu’il y a plus de 80 % de violeurs, pédophiles qu’une bonne partie appartient au 3ème âge ou au monde de la toxicomanie… tu as vite fait le tour. Il y a aussi une chose que je vois ici et que je ne supporte pas, c’est le copinage entre détenus et surveillants ! Ca se serre la main, se tutoie, s’octroie des passe-droit et moi je n’accepte pas cela. Moi, je n’oublie pas que ce sont ces gens-là qui m’ont enfermé dans des Q.I. (quartiers d’isolement), qui m’ont matraqué quand nous revendiquions nos droits et, surtout, que ce sont eux qui ont les clés et qui n’ont aucun scrupules à nous enfermer le soir. Je ne pourrais jamais être copain avec ces gens-là car je connais un tas de types qui crèvent à petit feu dans les Q.I. alors que les trois quarts n’y ont pas leur place. Le problème, c’est qu’à cause de toutes ces familiarités, et bien ils ont tendance à l’être avec tout le monde et en ce qui me concerne, c’est toujours source de conflit. Des fois, je vois de ces choses ici…

J’étais venu ici car c’était intéressant pour moi, pour les perm’. Muret était reconnu pour cela, mais après mon entretien avec le J.A.P. (juge d’application des peines), j’ai vite déchanté ! Encore un bon petit fonctionnaire assez courageux pour ne pas prendre de risques avec moi ! Et c’est pas l’arrestation de Patrick Henry qui va arranger les choses. Les J.A.P. étaient déjà frileux par tradition et si chez certains il restait un zeste d’humanité, cette nouvelle affaire concernant la liberté des longues peines va vite les déculpabiliser : là, ils vont pas se faire prier ! Ca aussi ça me met en colère, tout comme la liberté de Papon, car ici, il y en a plein qui sont en train de crever et on les libérera pas car ils ont pas de grands avocats et ne sont pas médiatiques.

Mis à part cela, comment vas-tu, toi ? Y a-t-il toujours autant de monde à L’Asile ? […]
Voilà, Raphaël, je vais poser le stylo pour ce jour, en espérant très vite te lire. Là, je vais bouquiner un peu, en espérant que je trouverai le sommeil. A propos de livre, si tu as des revues à m’envoyer (tout genre) n’hésite pas !

Au plaisir de te lire.
Avec toute mon amitié.
À bientôt.

Franck

 

 Nous vous invitons vivement à écrire à Franck :

M. ASTIER Franck
7817  E145   BP312
Route de Seysses
31 605 MURET cedex

(Le courrier est ouvert par un vagemestre et peut ne pas arriver.
Pour garder une trace de votre envoi, nous vous conseillons
d'envoyer votre lettre en recommandé.)

 Vous pouvez aussi nous envoyer un e-mail
que nous lui transmettrons par voie postale

redaction@asile.org

(si vous ne souhaitez pas que votre lettre
soit publiée, merci de le préciser)

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 


 Voir aussi

Lettres de notre correspondant de prison, Franck Astier

« L'idée qu'une petite lettre écrite dans quelques mètres carrés... »
novembre 1999

« En prison, rien n'est gratuit »
janvier 2000

« Je suis dans une prison mouroir »
mai 2000

« Courage Franck ! » Vince
juin 2000

« Il y a une tension presque palpable »
juillet 2000

« Je viens d'entrer dans ma sixième année »
février 2001

« Je suis révoltée quand tu dis que tu n'a pas le droit de joindre ta copine » Viginie
février 2001

« Un grand bol d'air pur »
mars 2001

« Lettres de naïfs »
avril-mai 2001

« Elle doit revenir me voir en septembre »
juillet 2001

« Cela fait un an que la prison fait partie de mon quotidien » Béatrice
août 2001

« J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis senti bien »
octobre 2002

 

PRISONS

Prison et citoyenneté

Un étudiant, réfugié politique, suicidé dans une prison française

Pensées enfermées : Témoignage d'un exilé turc

Il faut débattre des prisons

 

Analyses

L'emprison- nement des exclus...

...et des nantis

La libération conditionnelle

Sexualité et prisons

 

L'Asile utopique
Présentation
Archives



désabonnement