LA PRISON DE MURET SE VENGE
SUR LE CORRESPONDANT D'ASILE.ORG

L’administration pénitentiaire ne veut pas laisser entrer la loi dans ses murs

Le correspondant de prison de L’Asile utopique fait l’objet d’une procédure disciplinaire illégale de la part de l’administration pénitentiaire de Muret. Celle-ci lui reproche la publication de lettres, sur le site Asile.org, dans lesquelles il raconte son quotidien en prison, son désespoir, ses tentatives de suicide. Franck Astier risque d’être condamné à la cellule disciplinaire (« le mitard »). S’opposant de facto à la réforme législative de 2002, le directeur de la prison, qui préside la commission disciplinaire, agit ici en dehors du cadre légal : l’administration qualifie de « propos outrageants » des faits précis rendus publics ; elle prétend être compétente pour juger de propos « diffamatoires » en se substituant au Tribunal de grande instance ; elle ne poursuit pas le responsable légal ; elle se situe hors du délai légal ; enfin, elle se substitue au juge d’application des peines.

 

Extrait d'une peinture de Sophie Berrué
Extrait d'une peinture de Sophie Berrué

Franck Astier, détenu à la prison de Muret (Haute-Garonne) et correspondant de L’Asile utopique, fait l’objet d’une procédure disciplinaire pour la publication d’une de ses lettre sur le site Asile.org. Le compte-rendu d’incident, daté du 29 avril 2003 et qui lui a été remis le 5 mai 2003, lui reproche les faits suivants : « Vous avez formulé des propos outrageants et diffamatoires envers le personnel de surveillance et le juge d’application des peines dans des lettres adressées à des tiers et diffusées sur le réseau internet. Les termes employés sont "copinage entre détenus et surveillants" ou bien "après mon entretien avec le J.A.P. (juge d’application des peines), j’ai vite déchanté ! Encore un bon petit fonctionnaire assez courageux pour ne pas prendre de risques avec moi !" » (Lire la lettre de Franck « J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines... »). Franck Astier comparaîtra devant la commission de discipline mardi 6 mai 2003, à 15 heures.

La commission de discipline est présidée par le chef de l’établissement pénitentiaire ou l’un de ses adjoints. Le président de la commission est assisté de deux assesseurs qu’il désigne parmi les membres du personnel de surveillance. Seul le président a le pouvoir de décision. En principe, le président doit prononcer des sanctions qui lui paraissent proportionnées à la gravité des faits. Dans la pratique, le placement en cellule disciplinaire (« le mitard ») représente environ 70 % des sanctions prononcées. (Voir l'explication de la procédure disciplinaire sur Prison.eu.org).

« Vous avez formulé des propos outrageants et diffamatoires envers le personnel de surveillance et le juge d’application des peines dans des lettres adressées à des tiers et diffusées sur le réseau internet. »

Autrefois, les droits des détenus étaient très limités face aux décisions prises par les chefs d’établissements. Mais depuis « l’arrêt Mairie » rendu le 17 février 1995 par le Conseil d’État, puis le décret du 2 avril 1996 et, enfin, la loi du 12 avril 2002, les risques de sanctions arbitraires sont limités et les prisonniers ont la possibilité de se défendre un minimum.

Dans le cas présent, l'administration de la prison de Muret tente de faire pression sur un détenu dont elle a la charge en engageant contre lui une procédure illégale :

  L’administration pénitentiaire qualifie illégalement de « propos outrageants » des faits précis rendus publics.
Les articles 433-5 et 434-24 du Code Pénal définissent l’outrage, c’est-à-dire les injures adressées aux personnes chargées d’une mission de service public et aux magistrats (Lire, ci-dessous, les articles de loi). Il s’agit des « paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ». Or la lettre de Franck Astier a été rendue publique sur internet par L’Asile utopique, comme le reconnaît pourtant le rapport d’incident.
Par ailleurs, le deuxième paragraphe de l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse défini l’injure, que le compte-rendu d’incident adressé à Franck Astier qualifie improprement par le terme d’« outrage » : « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure » (Lire ci-dessous). Or les propos formulés par Franck Astier sont des imputations de faits précis et ne peuvent donc pas être qualifiés d’injures, ni a fortiori d’outrages.

  La commission de discipline n’est pas compétente pour juger d’un fait diffamatoire.
La commission de discipline prétend juger d’un fait qui n’est pas de sa compétence (des propos « diffamatoires »). L’article D. 249-3 du Code de procédure pénale (Décret n° 96-287 du 2 avril 1996), auquel se réfère pourtant le rapport d’incident, définit précisément la faute disciplinaire : « Constitue une faute disciplinaire du troisième degré le fait, pour un détenu […] de formuler dans les lettres adressées à des tiers, des menaces, des injures ou des propos outrageants à l'encontre de toute personne ayant mission dans l'établissement ou à l'encontre des autorités administratives et judiciaires » (Lire, ci-dessous, le texte du décret).
La diffamation est un délit défini par la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse et ne peut être jugée que par un Tribunal de grande instance. La commission de discipline ne peut en aucun cas se substituer au Tribunal de grande instance comme elle essaie de le faire.

  L’administration pénitentiaire ne poursuit pas le responsable légal du délit éventuel.
L’article 42 de la loi sur la liberté de la presse (loi du 25 mars 1952) définit la personne responsable d’une éventuelle diffamation. Il s’agit des « directeurs de publication », ou « à leur défaut, les auteurs ». (Lire ci-dessous). En l’occurrence, le directeur de publication de L’Asile utopique est clairement identifié, il s’agit de Raphaël Meyssan. C’est donc lui, et non Franck Astier, qui devrait répondre d’un éventuel délit de diffamation. Renonçant à poursuivre L’Asile utopique, l’administration pénitentiaire de Muret se venge sur un prisonnier qu’elle détient.

  L’administration pénitentiaire prétend engager une action hors du délai légal.
Une action en justice pour un délit doit se faire dans le délais légal prévu par la loi. L’article 65 de la loi du 29 juillet 1881 précise que ce délai est porté à trois mois pour la presse. La lettre incriminée a été publiée par L’Asile utopique le 2 novembre 2002. Or le compte-rendu d’incident est daté du 29 avril 2003, soit six mois après les faits.

  L’administration pénitentiaire se substitue illégalement au juge d’application des peines.
Elle ne peut, en effet, engager de poursuites au nom d’un tiers, en l’occurrence le juge d’application des peines. Le chef de l’établissement n’a joint à la procédure aucune pièce l’y autorisant.

Non seulement le taux de suicide en prison est alarmant, mais l’administration pénitentiaire voudrait aussi censurer illégalement l’expression de la détresse des prisonniers.

L’administration pénitentiaire est là pour faire appliquer des décisions de justice. Pour répondre à sa mission éducative, elle se doit d’être exemplaire dans le respect de la loi. Pas de sortir de la légalité et d’imposer arbitrairement ses propres décisions. Cette affaire illustre malheureusement l’attitude de certains membres de l’administration pénitentiaire qui s’opposent à l’application de la réforme du 12 avril 2002 au mépris de la loi. Celle-ci avait pourtant été adoptée par le Parlement pour mettre la législation française en conformité avec les Conventions internationales après que la France ait été condamnée à plusieurs reprises par la Cour européenne des Droits de l’homme.

Depuis 1999, L’Asile utopique entretient une correspondance avec Franck Astier. Le site internet publie ses lettres qui décrivent avec beaucoup de sensibilité son quotidien en prison. La lettre mise en cause par l’administration de la prison de Muret relatait un moment très douloureux pour Franck : par deux fois, il tenta avec détermination de mettre fin à sa vie, au mois d’août 2002. Alors qu’il est admis que la communication est indispensable à la prévention du suicide, la censure apparaît comme une forme de mise en danger de la vie d’autrui. Non seulement le taux de suicide en prison est alarmant, mais l’administration pénitentiaire voudrait aussi censurer illégalement l’expression de la détresse des prisonniers.

L'Asile utopique

 

PS : Franck Astier a été condamné, à titre pédagogique, à 8 jours de « mitard » avec sursis sur une durée de 6 mois.

 Nous vous invitons vivement à écrire à Franck :

M. ASTIER Franck
7817  E145   BP312
Route de Seysses
31 605 MURET cedex

(Le courrier est ouvert par un vagemestre et peut ne pas arriver.
Pour garder une trace de votre envoi, nous vous conseillons
d'envoyer votre lettre en recommandé.)

 Vous pouvez aussi nous envoyer un e-mail
que nous lui transmettrons par voie postale

redaction@asile.org

(si vous ne souhaitez pas que votre lettre
soit publiée, merci de le préciser)

 

Compte-rendu d’incident en date du 29 avril 2003 et remis à Franck Astier le 5 mai 2003 :
« Vous avez formulé des propos outrageants et diffamatoires envers le personnel de surveillance et le juge d’application des peines dans des lettres adressées à des tiers et diffusées sur le réseau internet. Les termes employés sont "copinage entre détenus et surveillants" ou bien "après mon entretien avec le J.A.P. (juge d’application des peines), j’ai vite déchanté ! Encore un bon petit fonctionnaire assez courageux pour ne pas prendre de risques avec moi !" »


Décret no 96-287 du 2 avril 1996 relatif au régime disciplinaire des détenus et modifiant certaines dispositions du code de procédure pénale (troisième partie : Décrets) :

« NOR : JUSE9640017D
[…]
Art. D. 249-3. - Constitue une faute disciplinaire du troisième degré le fait, pour un détenu : 1o De formuler des outrages ou des menaces dans les lettres adressées aux autorités administratives et judiciaires ;
2o De formuler dans les lettres adressées à des tiers, des menaces, des injures ou des propos outrageants à l'encontre de toute personne ayant mission dans l'établissement ou à l'encontre des autorités administratives et judiciaires, ou de formuler dans ces lettres des menaces contre la sécurité des personnes ou de l'établissement ;
3o De proférer des insultes ou des menaces à l'encontre d'un codétenu ;
4o De refuser d'obtempérer aux injonctions des membres du personnel de l'établissement ;
5o De ne pas respecter les dispositions du règlement intérieur de l'établissement ou les instructions particulières arrêtées par le chef de l'établissement ;
6o De négliger de préserver ou d'entretenir la propreté de sa cellule ou des locaux communs ;
7o D'entraver ou de tenter d'entraver les activités de travail, de formation, culturelles ou de loisirs ;
8o De jeter des détritus ou tout autre objet par les fenêtres de l'établissement ;
9o De communiquer irrégulièrement avec un codétenu ou avec toute autre personne extérieure à l'établissement ;
10o De faire un usage abusif ou nuisible d'objets autorisés par le règlement intérieur ;
11o De pratiquer des jeux non autorisés par le règlement intérieur ;
12o De multiplier, auprès des autorités administratives et judiciaires, des réclamations injustifiées ayant déjà fait l'objet d'une décision de rejet ;
13o D'inciter un codétenu à commettre l'un des manquements énumérés au présent article .
[…]
Fait à Paris, le 2 avril 1996.
Alain Juppé Par le Premier ministre : Le garde des sceaux, ministre de la justice, Jacques Toubon »


Article 433-5 du Code Pénal :
« Constituent une outrage puni de 50 000 F d’amende les paroles, gestes ou menaces, les écrits ou images de toute nature non rendus publics ou l’envoi d’objets quelconques adressés à une personne chargée d’une mission de service public, dans l’exercice de sa mission, et de nature à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont elle est investie. »


Article 434-24 du Code Pénal :
« L’outrage par paroles, gestes ou menaces, par écrits ou images de toute nature non rendus publics ou par l’envoi d’objets quelconques adressés à un magistrat, un juré ou toute personne siégeant dans une formation juridictionnelle dans l’exercice de ses fonctions ou à l’occasion de cet exercice et tendant à porter atteinte à sa dignité ou au respect dû à la fonction dont il est investi est puni d’un an d’emprisonnement et de 100 000 F d’amende. »


Deuxième paragraphe de l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse :
« Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure. »


Article 42 de la loi sur la liberté de la presse (loi du 25 mars 1952) :
« Seront passibles, comme auteurs principaux, des peines qui constituent la répression des crimes et délits commis par la voie de la presse dans l’ordre ci-après, savoir :
1° Les directeurs de publications ou éditeurs quelques que soient leurs professions ou leurs dénominations et, dans les cas prévus au deuxième alinéa de l’article 6, les codirecteurs de la publication ;
2° A défaut, les auteurs ;
3° A défaut des auteurs, les imprimeurs ;
4° A défaut des imprimeurs, les vendeurs, les distributeurs et afficheurs. »

 
La "Une"       Ecrivez - vivez !

 


 Voir aussi

Lettres de notre correspondant de prison, Franck Astier

« L'idée qu'une petite lettre écrite dans quelques mètres carrés... »
novembre 1999

« En prison, rien n'est gratuit »
janvier 2000

« Je suis dans une prison mouroir »
mai 2000

« Courage Franck ! » Vince
juin 2000

« Il y a une tension presque palpable »
juillet 2000

« Je viens d'entrer dans ma sixième année »
février 2001

« Je suis révoltée quand tu dis que tu n'a pas le droit de joindre ta copine » Viginie
février 2001

« Un grand bol d'air pur »
mars 2001

« Lettres de naïfs »
avril-mai 2001

« Elle doit revenir me voir en septembre »
juillet 2001

« Cela fait un an que la prison fait partie de mon quotidien » Béatrice
août 2001

« J’ai eu peur quand je me suis coupé les veines et que j’ai vu mon sang jaillir, mais je me suis senti bien »
octobre 2002

 

PRISONS

Prison et citoyenneté

Un étudiant, réfugié politique, suicidé dans une prison française

Pensées enfermées : Témoignage d'un exilé turc

Il faut débattre des prisons

 

Analyses

L'emprison- nement des exclus...

...et des nantis

La libération conditionnelle

Sexualité et prisons

 

Imprimer l'article