La guerre des profs

La guerre fait rage au département d’anthropologie de Paris 8Vincennes-Saint-Denis. Les enseignants convoquent des réunions pour exclure ou dénoncer d’autres enseignants. Ils publient des brochures sur " les graves événements ", s’invectivent, se menacent. Les étudiants se lancent aussi dans la bataille. Ils éditent un fascicule de témoignages à charge contre un prof ou constituent un " Comité de lutte des étudiants d’anthropologie ".


photo(copie) : Anne-Laure
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Que se passe-t-il ? Les informations qui sortent par paquet ne font qu’embrouiller encore un peu les choses. Nous sommes allés rencontrer les protagonistes de cette guerre. Nous avons lu leurs fascicules, dossiers, brochures, tacts, lettres anonymes, lettres officielles et autres textes engagés. Enquête.

Récit

" Tout à commencé le 23 juin 1998 ", explique un groupe d’étudiants. Une réunion de constitution d’un laboratoire de recherche se tenait sur l’initiative d’étudiants en thèse. Surgit alors un enseignant responsable des licences, Sylvain Lazarus, qui interrompt la réunion pour annoncer qu’un de ses collègues, Jean-Luc Chevanne, n’assurera plus ses cours de licence. " Il a présenté M. Chevanne comme un incompétent pour justifier une exclusion arbitraire ", s’insurgent les étudiants. Pas du tout, rétorque Sylvain Lazarus, cet enseignant est officiellement en poste à l’IUT et non au département d’anthropologie. Il doit donc régulariser sa situation.

photo(copie) : Anne-Laure
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Le renvoie de licence de M. Chevanne crée d’importants mouvements à la rentrée universitaire. Un autre enseignant, David-Emmanuel Mendès Sargo, convoque les étudiants à une conférence, le 16 novembre 1998. Pendant toute la journée, il prononce des discours enflammés contre M. Lazarus et établit un " réquisitoire " en dix-neuf points. Plusieurs enseignants du département se joignent à lui avec encore plus de vigueur. Didier Gazagnadou demande l’exclusion de Lazarus. Ce dernier, hué par la foule des étudiants, accuse Mendès Sargo d’ " antisémitisme retourné ".

La tension aurait pu être à son comble. Mais Mendès Sargo publie dans les semaines qui suivent un fascicule de plus de cent pages, La Chouette, aux " Editions La monnaie de la pièce ". Ce document vendu à trente francs dans l’université reprend notamment le réquisitoire en dix-neuf point.

Loin d’être ramené à la modération, Emmanuel Mendès Sargo est élu par ses pairs directeur du département d’anthropologie. Les tranchées sont creusées. D’un côté, les enseignants majoritaires – les " anti-Lazarus " – de l’autre Sylvain Lazarus et quelques proches exilés dans la filière " Connaissance des banlieues " hors de l’enceinte de la fac. Chaque camp en appelle aux instances supérieures de l’université. Le président Renaud Fabre demande un audit à deux enseignants extérieurs aux département Maurice Courtois et Hugo Moréno. Le secrétaire général précise quelques règles de droit. Le recteur est appelé à la rescousse.

Mais pendant ce temps, les étudiants se sont organisés en différents groupes. L’un d’eux a publié une brochure " contre la conformité intellectuelle et idéologique " imposée par Sylvain Lazarus. Lui est reproché le caractère obligatoire de son cours et la notation aux affinités politiques qu’il pratiquerait. Nous mettons à disposition l’intégralité de leurs témoignages.

Questions

photo(copie) : Anne-Laure
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Dans ces affrontements, les étudiants lambdas semblent dépassés et les spectateurs plus encore. S’agit-il d’une lutte pour le pouvoir entre deux clans, comme une première vision semble le faire apparaître ? Ne manque-t-il pas certains éléments pour comprendre 

" Les choses sont claires ", affirment les étudiants auteurs de la brochure " contre la conformité intellectuelle " : Sylvain Lazarus tente d’imposer son idéologie sur un département et essai pour ce faire d’en exclure ceux qui ne pensent pas comme lui. Le premier à en être la victime ayant été Jean-Luc Chevanne.

Cette prise en main par les étudiants des problèmes les concernant est une première. Ils affichent leur volonté d’être associés aux décisions les touchant et contestent le droit d’un enseignant de les juger selon des critères politiques.

Cependant, force est de constater que leur thèse reprend étrangement celle du camp " anti-Lazarus ". Quelques mois plus tôt dans La Chouette, Emmanuel Mendès Sargo ne traçait-il pas la voie à ces arguments ?

Les frères ennemis

photo(copie) : Anne-Laure
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Il semblerait bien que les étudiants soient entraînés dans des luttes beaucoup plus anciennes et dont ils ne connaissent pas les enjeux.

Les deux ennemis jurés, Mendès Sargo et Lazarus, se sont connus dans les années 1970 au sein du même mouvement politique où ils ont milité ensemble. L’UCFML (Union des communistes de France – Marxistes léninistes) est une organisation maoïste issue de 68. Sylvain Lazarus en était un cadre. Il dirige encore ce mouvement qui s’appelle maintenant l’Organisation politique (OP). Emmanuel Mendès Sargo l’a quitté lors du changement de nom. Ce départ lui vaut aujourd’hui d’être accusé de traîtrise : " maoïste retourné ! " (Lazarus), " rentré dans le rang " (Serge blanc, un étudiant se revendiquant de l’OP). Jean-Yves Boursier, un enseignant lui aussi proche de Lazarus fait savoir qu’il n’est pas à l’OP. Mais Mendès Sargo explique l’avoir connu en 1976, à un congrès de l’UCFML. " A l’époque, Boursier en était le dirigeant à Chalon-sur-Saône ", précise-t-il.

La guerre dans laquelle se trouvent embarqués nombre d’enseignants et d’étudiants d’anthropologie pourrait bien puiser sa violence dans ces liens anciens, ces sentiments de traîtrise, ces vieilles admirations aussi. Dans La Chouette, Emmanuel Mendès Sargo veut expliquer où il se situe. Il n’évoque cependant pas le passé militant commun, mais raconte un souvenir fort de son enfance. Dans une cour de récréation, il était harcelé par un garçon lui demandant d’où il venait. " J’ai fait un massacre de celui qui me posait systématiquement cette question, affirme l’enseignant. C’est peut-être la première fois et la seule dans ma vie où j’ai voulu à ce point tuer un homme. " Et M. Mendès Sargo précisant avant d’entamer son réquisitoire contre M. Lazarus : " Je me suis calmé, j’ai fait cet effort. La preuve : au lieu de cogner, je cause ! " En face, la réaction est toute aussi vive. " Le torchon de Mendès tient de la psychanalyse ! " s’exclame Jean-Yves Boursier.

Il ne semble en tout cas pas concevable d’écarter la passion pour comprendre les luttes actuelles. Mais la " guerre du département d’anthropologie de Paris 8 " est-elle pour autant réductible à une lutte passionnelle entre vieux militants ?

On pourrait en effet se poser plusieurs questions. Si Mendès Sargo vient d’être élu directeur du département, c’est qu’il y avait quelqu’un d’autre avant lui. Qui est-ce ? Qui, notamment, porte la responsabilité de la situation irrégulière de Jean-Luc Chevanne ?

Mais qui dirigeait ce département ?

" Lazarus a voulu virer Chevanne en sachant que Rey sera bientôt à la retraite afin d’être le seul maître du département "

Derrière toutes les turpitudes du département se trouve un homme peu nommé. Depuis sa création il y a dix ans, le département d’anthropologie était dirigé par Pierre-Philippe Rey. L’enseignant était aussi directeur de l’IUT de Tremblay-en-France. L’irrégularité de la situation de Jean-Luc Chevanne – officiellement en poste à l’IUT et néanmoins assurant ses cours au département d’anthropo – a été gérée pendant toutes ces années par M. Rey. A-t-il maintenu M. Chevanne dans cette situation volontairement ? " Cela lui permettait d’être le seul professeur de rang A, Chevanne restant dans la précarité ", affirment les proches de Lazarus. En effet, le statut de rang A est la consécration d’un enseignant qui devient ainsi " professeur des université " et à ce titre est habilité à diriger des thèses.

Problème : en juin 1998, Sylvain Lazarus obtient à son tour le statut de rang A. Pour certains, " Lazarus a voulu virer Chevanne en sachant que Rey sera bientôt à la retraite afin d’être le seul maître du département ". Mais Pierre-Philippe Rey ne souhaitait-t-il pas lui aussi se débarrasser d’un rival gênant ? Si telle était effectivement son intention, n’allait-il pas alors tenter d’affaiblir M. Lazarus ?

Il est présent à la réunion où Mendès Sargo charge Lazarus et semble approuver cette initiative. Cependant, il est en difficulté à l’IUT où un procès le concernant a mené le recteur à nommer un administrateur provisoire à sa place. Concentrant à lui seul de nombreux pouvoirs, Pierre-Philippe Rey se voit demander par le président de l’université de choisir entre l’IUT ou le département. Rey choisit l’IUT. Mais il convoque un collectif des enseignants du département où il soutient la candidature de David-Emmanuel Mendès Sargo à la fonction de directeur. Dès lors, celui-ci dirigera le département, habité de toute la passion qui l’anime contre son ancien camarade Sylvain Lazarus.

Raphaël Meyssan

 
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  Documents

L'Acte d’accusation
de David Emmanuel Mendes Sargo

Les témoignages
d'étudiants contre Sylvain Lazarus
(février 1999)

Vers un Conseil de discipline ?
La Motion du Conseil d'Administration de l'Université

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