Sans-papiers : la fac de Vincennes divisée

Comment la position des sans-papiers a évolué vis à vis des syndicats, de l'administration et des personnels de l'université

Dessin de Sophie Canillac
Dessin : Sophie Canillac

Au cours des 4 mois d’action en faveur des sans papiers, la forme de discours présente dans les tracts ainsi que les représentations graphiques visant à représenter le mouvement auprès des militants et sympathisants a fortement évolué, révélant un changement d’idéologie au sein du collectif, même si les objectifs ne semblent pas se modifier en profondeur.

Dans les premiers tracts, en effet, de fin novembre à début décembre 1999, le comité des étudiants sans papiers de Paris VIII revendique « la régularisation des étudiants sans papiers pour leur permettre de poursuivre leurs études dans de bonnes conditions, que la carte d’étudiant donne droit à une carte de séjour, l’égalité des droits entre étudiants français et étrangers ». Les tracts annonçant les assemblées générales des 26 novembre et 2 décembre énoncent tous deux la nécessité de mettre en place une « chaîne de la solidarité » ; le tract de décembre souligne le soutien des associations et syndicats « UEAF, Uget, Unem, Unef, Unef-id, Oxygène, Tikli ».

Ces tracts vont dans le sens d’une fédération des initiatives, d’une action unitaire en faveur de la légalisation des étudiants sans papiers accueillis par Paris VIII. Le 7 décembre 1999, le comité envoie une lettre au président de l’université, Renaud Fabre, en « sollicit[ant sa] bienveillance de bien vouloir intervenir auprès des autorités compétentes pour la régularisation de l’ensemble de [ses] étudiants sans papiers à Paris 8 », et dans laquelle il exprime ses « plus grands remerciements pour l’effort [qu’il a ] fourni pour l’inscription des nouveaux étudiants ». Ces différents écrits visent donc à s’attacher le soutien de toutes les personnes susceptibles d’apporter une aide, qu’ils soient étudiants, syndicalistes, ou membres de l’administration.

Dessin de Sophie Canillac
Dessin : Sophie Canillac

Le slogan « oser lutter, oser vaincre », qui clôt par la suite tous les textes du comité diffusés aux étudiants, n’apparaît que plus tard, dans le tract appelant à l’assemblée générale du 14 décembre, qui constitue un tournant dans la forme de discours et dans la conception de l’action militante du collectif. Ce tract, tout en continuant de valoriser dans le premier paragraphe et à la fin du texte le soutien des associations déjà citées, annonce la décision de l’Assemblée Générale de continuer la mobilisation au sein de l’université Paris 8 «  sous la direction du Comité de Lutte des Etudiants Sans Papiers » ; ce qui pose clairement le fait que le CLESP devient l’organisme majeur (l’unique organisme ?) du mouvement de lutte pour les sans papiers sur l’établissement.

Alors que les textes précédents utilisaient le vocabulaire de la demande (« nous demandons », «  nous appelons »), ce texte contient la première occurrence du mot « lutte », recensé ensuite28 fois sur 16 tacts, et annonce la radicalisation du conflit et du discours, qui s’effectue au moment même où le CLESP passe au premier plan. Les tracts suivants s’opposent de plus en plus fortement au président : « la présidence de l’université doit assumer sa responsabilité pour la régularisation de tous les sans papiers à Paris 8 » (tract appelant à l’AG du 20 janvier) ainsi qu’aux syndicats et associations : « estimant que notre lutte est juste, contrairement à ceux qui nous ont menés en bateau depuis 2 mois, les syndicats, associations et tous ceux prétendant défendre les intérêts matériels et moraux, mais qui ne font que défendre leurs chapelles, s’arrêtant devant leur palier » (tract non daté de la mi janvier).

Un tract de la même période dit la volonté de « démontrer à l’administration de [l’] université et à tous ceux qui [les] criminalisent et [les] oppriment qu’[ils sont] déterminés à continuer [leur] lutte ». Ainsi, parallèlement à la décision d’occuper l’amphi X, la définition de l’ "ennemi" se modifie : si préalablement, le comité s’opposait aux lois Chevènement, ils se tournent à ce moment contre les groupes auxquels ils avaient au début du mouvement, tenté de s’allier pour mettre en place un mouvement unitaire. Progressivement, les attaques contre l’administration se font de plus en plus virulentes.

 


Dessin mural sur papier kraft mettant en scène l’action du CLESP à Paris 8

Parallèlement, le dessin mural sur papier kraft mettant en scène l’action du CLESP à Paris 8 se modifie : si à l’origine, il ne se composait que du train, des wagons, de la gare et du combustible, il se complexifie peu à peu, d’abord en supprimant l’organisation Oxygène (rayée et remplacée par CO 2) de la représentation du « mouvement » vers l’acquisition de papiers suite à un conflit entre les membres du CLESP et ceux de cette association, en représentant l’UNEF et l’UNEF-ID comme de petits suivistes à vélo, puis en y ajoutant un symbole de l’administration, sous la forme agressive d’un bombardier déversant des bombes sur le train.

Le CLESP, par son discours et son mode de représentation réoriente donc un mouvement, qui, à l’origine, se définissait comme unitaire contre des lois discriminatoires, vers un mouvement qui prend pour cible les organisations étudiantes, les syndicats, puis, et de façon plus virulente encore, l’administration, les assemblées de personnel IATOSS et la présidence de l’université. Cette réorientation, qui discrédite par sa forme la cause pour laquelle le comité se dit lutter, ne peut que poser question : celle ci correspond elle à une manipulation visant à supprimer une des spécificités de Paris 8 (l’inscription d’étudiants sans contrôle de la validité des visas) posant problème dans le cadre de la politique d’immigration actuelle ? Possible, d’autant plus que le président s’est vu interdire de poursuivre la tradition d’accueil des étudiants illégaux à la rentrée prochaine…

Sophie Canillac

 
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Quelques liens sur les sans-papiers

 

Dialogue et déclarations dans l'amphi X

« Une lutte unitaire ne serait pas de la simplicité mais de la naïveté »

L’AG des personnels IATOSS serait une « assemblée de larmoyants »…

« Il faut vaincre les étudiants ! »
Un autre intervenant reformule : « Il faut convaincre les étudiants », en précisant que cette reformulation est nécéssaire pour éviter que certains ne s’emparent du terme pour les diffamer…

« S’il faut se convertir au christianisme pour débattre avec le personnel, il faut faire attention à ne pas tendre l’autre joue ».
Le même orateur, quelques minutes plus tard : « Cet amphithéâtre est protégé par une loi sacrée qui est celle de la franchise universitaire »

 

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